8 septembre 2026 - Lettre du Pape Léon XIV aux Évêques d’Amérique Latine et des Caraïbes à l’occasion du troisième centenaire de la canonisation de saint Turibe de Mogrovejo
Chers frères dans l’Épiscopat,
en réponse à la requête des évêques péruviens et à l’occasion du troisième centenaire de la canonisation de saint Turibe de Mogrovejo, saint patron des évêques d’Amérique latine, je vous salue avec affection dans le Seigneur et vous remercie pour le service que vous rendez au quotidien. En vous adressant ces mots, mon cœur déborde de gratitude pour le privilège que j’ai eu d’exercer mon ministère épiscopal au Pérou. Là, j’ai connu la foi d’un peuple qui m’a tant donné et auprès duquel j’ai acquis une compréhension plus profonde de ce que signifie être pasteur. Cette expérience m’a rapproché de manière bien spéciale de saint Turibe, lui aussi arrivé d’ailleurs sur cette terre qu’il a fini par conquérir au moyen de sa charité pastorale.
Mes prédécesseurs se sont longuement attardés sur la figure de cet« illustre métropolite de Lima », [1] rappelant son zèle évangélisateur, [2] son engagement pour l’édification et le renouveau de la vie ecclésiale, [3] sa proximité avec les plus pauvres et les plus vulnérables. [4] Sans revenir sur sa biographie, je voudrais plutôt contempler son ministère à la lumière d’un signe qui nous renvoie à l’origine même de notre mission : l’accueil de l’évêque dans sa cathédrale. [5] Un rite similaire est prévu pour la visite pastorale dans une communauté, [6] comme si l’Église souhaitait sans cesse reconduire le prélat à la signification de cette toute première entrée. Ce que la liturgie exprime en si peu de gestes, l’Apôtre des Andes l’a incarné durant tout son ministère pastoral. Le meilleur moyen d’honorer sa mémoire est donc de nous laisser interpeller par la manière dont il a vécu le ministère que nous avons reçu en partage et de l’imiter.
Le rite s’ouvre devant la porte de la cathédrale. C’est là que le nouvel évêque est accueilli par l’Église à laquelle il a été envoyé. Il arrive dans une communauté qui le précède, qui a parcouru un chemin de foi et dans laquelle l’Esprit Saint est déjà à l’œuvre. En y franchissant le seuil, l’évêque entre dans une histoire qui ne débute pas avec lui et il se retrouve lié, par son ministère, à un peuple spécifique. Le saint Archevêque Turibe était arrivé dans un milieu dont il ne connaissait guère les peuples et les cultures. Pour paître le troupeau de Dieu, il lui fallait donc s’immerger dans la réalité du lieu et, pour cela, il le parcourut. Ses visites pastorales et son souci de voir l’Évangile proclamé dans les langues locales ont renforcé son lien avec cette terre et ses habitants. Il y a des réalités d’un diocèse qu’il est difficile d’appréhender depuis un bureau. Par conséquent, veillons à ce que la visite pastorale conserve toute sa force : allons personnellement à la rencontre de nos communautés, écoutons notre troupeau et recherchons ceux qui trouvent rarement l’occasion de s’adresser à l’évêque. Le ministère d’un successeur des apôtres exige qu’il vive le cœur tourné vers le ciel et les pieds sur terre.
Toujours à la porte, l’évêque reçoit un crucifix qu’il embrasse. L’Église lui présente ainsi Celui qui aima les siens jusqu’au bout. Ce geste porte la promesse du don de soi. Le ministère pourra conduire l’évêque sur des chemins insoupçonnés et requérir de lui des sacrifices qu’il n’aurait jamais imaginés. La croix lui rappelle qu’il doit rester avec le troupeau dans les moments difficiles et que protéger les brebis peut comporter un coût pour le pasteur lui-même. Turibe a étendu son baiser au corps souffrant du Seigneur à travers ses voyages et son labeur, en défendant les peuples autochtones, en corrigeant les abus et en restant proche des pauvres et de ceux qui souffraient. Chers frères, il est nécessaire que nousfréquentions assidûment l’école de la croix. L’abandon du troupeau peut commencer bien longtemps avant la fuite visible, lorsque le confort, la peur ou l’intérêt personnel l’emportent sur le bien des fidèles. Le mercenaire calcule ce qu’il risque de perdre, tandis que le pasteur sait qu’il doit donner une part de lui-même pour rester fidèle (cf. Jn 10, 12-13).
L’évêque reçoit alors l’eau bénite ; il s’asperge et asperge les personnes présentes. Ce geste le ramène à la source commune qu’est le baptême. Avant d’être pasteur, il est disciple ; avant de conduire le Peuple de Dieu, il se compte lui-même au nombre des baptisés, devenus enfants de Dieu dans le Christ. La sainteté du pasteur ne va pas de soi (cf. 1 Tm 4, 16). Saint Turibe pouvait exiger une vie ecclésiale plus fidèle à l’Évangile parce qu’il avait lui-même commencé à s’y soumettre. Qui a reçu la charge de sanctifier a toujours besoin d’être sanctifié ; qui proclame la miséricorde en a besoin lui aussi. Prenons donc soin de notre vie intérieure et gardons à l’esprit que nous sommes des disciples qui ont besoin de conversion.
Le rite conduit ensuite l’évêque au Tabernacle où il s’agenouille dans un moment d’adoration. Avant d’entamer son ministère, il se tient en silence devant le Saint-Sacrement. Les évêques passent ; le Christ demeure (cf. He 13, 8). Les pasteurs changent, de nouveaux besoins apparaissent, et les projets se succèdent, mais l’Église vit toujours du Seigneur. C’est pourquoi je vous invite à faire de l’adoration eucharistique une priorité pastorale. L’amour de Turibe pour l’Eucharistie transparaissait dans son désir de rapprocher chacun de Jésus. Offrons à nos fidèles du temps et de l’espace pour qu’ils demeurent en sa présence ; encourageons l’adoration prolongée. Je suis convaincu que la sainte présence du Seigneur, accueillie et fidèlement adorée, soutient ce que nos seules forces ne parviennent pas à réaliser et ouvre des voies qu’aucune planification n’aurait pu prévoir. C’est son amour qui transformera nos diocèses.
Après avoir revêtu ses ornements liturgiques, l’évêque s’approche de l’autel et le baise. C’est le même Seigneur devant lequel il vient de s’agenouiller qu’il contemple maintenant comme celui qui rassemble son Église autour de lui et en fait un seul corps (cf. 1 Co 10, 17). Le saint prélat Turibe a servi une Église vaste et plurielle, en s’efforçant de la maintenir unie. Il est également de notre responsabilité de veiller à ce que la diversité de nos diocèses trouve, dans le Christ, son unité. L’autel nous rappelle que la communion est au cœur même de notre mission.
Puis il se dirige vers la cathèdre, et l’on lit les Lettres apostoliques – la bulle par laquelle le Pontife romain l’a nommé pasteur de cette Église particulière. L’évêque ne s’est pas octroyé cette mission ; il l’a reçue et l’exerce dans la communion de l’Église, uni au Successeur de Pierre et au Collège des évêques. L’enseignement qu’il dispense depuis sa cathèdre ne découle pas de vues personnelles qu’il tente d’imposer. Il a reçu la foi de l’Église et est appelé à « garder le bon dépôt », à l’approfondir et à le rendre intelligible à ceux qui lui sont confiés (cf. 2 Tm 1, 13-14). Saint Turibe a bien compris cette responsabilité. Son accueil du Concile de Trente, les conciles provinciaux, les synodes diocésains et son œuvre catéchétique témoignent de son désir de transmettre la foi dans son intégralité et de la rendre accessible à ses interlocuteurs. À une époque où de nombreuses voix tentent d’influencer la conscience des fidèles, il est de la responsabilité de l’évêque d’offrir un enseignement clair, patient, enraciné dans la communion, afin d’aider son peuple à reconnaître la voix de l’unique Pasteur.
Le clergé et les fidèles s’approchent alors pour lui « témoigner obéissance et respect ». [7]La révérence reçue devient pour l’évêque une responsabilité ; l’obéissance offerte exige de lui qu’il fasse preuve de paternité. Celle-ci se manifeste particulièrement dans sa relation avec les prêtres qui lui sont unis de manière singulière dans l’unique sacerdoce et dans la mission confiée à l’Église particulière. Turibe veillait à leur formation, se montrait exigeant quant à l’admission aux ordres, rendait visite à ses prêtres et maintenait la discipline ecclésiastique, conscient que la vie du clergé a des répercussions sur celle du peuple. Chers frères, soyons proches de nos prêtres. Prenons soin tout particulièrement du séminaire et des premières années de ministère, favorisons une fraternité authentique et incitons les prêtres à s’adresser à leur évêque de manière régulière, et pas uniquement en cas de difficulté. La paternité épiscopale se manifeste bien des fois lorsque le prêtre sait qu’il peut frapper en toute confiance à la porte de la résidence épiscopale.
Après l’Évangile, l’évêque s’adresse pour la première fois à son peuple. Jusque-là la liturgie l’avait placé dans une attitude de réception et d’écoute, le maintenant en silence et en adoration. Ce n’est que maintenant qu’il prend la parole. Cet ordre simple est porteur d’un enseignement qu’il convient de garder à l’esprit en tout temps. Parmi les nombreuses responsabilités qui jalonnent nos journées, nous avons été envoyés pour proclamer la Bonne Nouvelle. À l’exemple des Apôtres, nous sommes appelés à persévérer « dans la prière et dans le ministère de la Parole » (Ac 6, 4). Saint Turibe avait fait de sa vie le prolongement de sa prédication ; et sa prédication était crédible parce qu’il avait laissé l’Évangile imprégner toute son existence. Qu’aucune urgence ni tâche pastorale, aussi nécessaire soit-elle, ne substitue la prière qui est l’antichambre de la prédication. Prenons toujours le temps nécessaire pour écouter la Parole de Dieu et pour préparer soigneusement la manière de la présenter à notre peuple.
Une fois les rites de réception accomplis et la liturgie de la Parole célébrée, vient le moment de présenter l’offrande. Dans cette offrande, nous pouvons percevoir tout ce que l’évêque remettra, jour après jour, entre les mains du Seigneur : son travail, les projets qu’il entreprendra, les décisions qu’il devra prendre, le peuple qui lui a été confié avec ses préoccupations et espérances. Il y aura des moments où il verra clairement le chemin, et d’autres où il éprouvera sa propre petitesse : tout cela trouve place sur la patène. Il revient à l’évêque de s’offrir fidèlement, mais la fécondité, en dernier ressort, appartientà Dieu (cf. 1 Co 3, 6-7).
La célébration elle-même révèle la source de cette fécondité. Dans la Sainte Messe, l’unique sacrifice du Christ pour le salut du monde s’actualise sacramentellement, tandis que le peuple est uni à l’offrande de son Seigneur. De ce Saint Sacrifice jaillit la grâce de laquelle l’Église vit et par laquelle le Christ continue de la rassembler et de la sanctifier à travers l’histoire. L’évêque, comme tout prêtre, prête sa voix et ses mains au Christ, le Prêtre suprême et éternel, qui agit à travers son ministère. Ce qu’il célèbre doit s’étendre à sa propre vie, chaque jour plus unie à l’offrande du Seigneur, jusqu’à ce que toute son existence devienne, dans le Christ, une offrande au Père.
La géographie spirituelle de l’Église en Amérique latine est marquée par des pasteurs qui ont rendu visible cette union entre l’autel et la vie. La figure de saint Turibe n’est donc pas isolée. À travers les siècles et dans différentes régions du continent, s’est formée une véritable constellation d’évêques que l’Église vénère comme saints et bienheureux. Aux côtés du grand archevêque de Lima figurent, parmi d’autres illustres évêques, les saints Antoine Marie Claret, Ezéckiel Moreno, Raphael Guízar et Oscar Romero, et les bienheureux Jean de Palafox, Hyacinthe Vera, Mamert Esquiú, Henri Angelelli, Jesús Jaramillo et Edouard Pironio. Approfondissons le ministère et les écrits de ces pasteurs et faisons-les connaître dans nos Églises locales. Leur témoignage peut nous aider à mieux comprendre la mission de l’évêque et revêtir un intérêt particulier pour la formation des séminaristes et des prêtres. Leurs vies montrent comment une même mission peut prendre diverses formes selon les époques et les circonstances, de même qu’elles forment une école de pasteurs issus de notre histoire ecclésiale. Les saints continuent de former des saints (cf. He 13, 7).
Confions à Notre-Dame de Guadalupe notre désir de vivre avec fidélité renouvelée la mission que nous avons reçue. À l’aube de l’évangélisation de ce continent bien-aimé, elle a voulu que saint Juan Diego portât sa requête à l’évêque, et que ce fût à ce dernier de discerner et d’accueillir ce que le Seigneur accomplissait par le biais d’un humble messager. Cette rencontre reste pour nous, pasteurs, une invitation à être attentifs à l’action de Dieu qui se manifeste souvent par des voies surprenantes, en engageant des personnes aux parcours singuliers. Par l’intercession de la Mère de Dieu, demandons la grâce de connaître, servir et aimer les Églises qui nous sont confiées, afin que, lorsque viendra le moment de rendre compte de notre ministère au Seigneur, nous nous entendions dire : « Très bien, serviteur bon et fidèle, [...] entre dans la joie de ton seigneur » (Mt 25, 21).
Avec affection fraternelle, je vous bénis de tout cœur.
Du Vatican, le 8 septembre 2026, Nativité de la Bienheureuse Vierge Marie.
LÉON PP. XIV
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[1] Pie XII, Message radiophonique au Ve Congrès International de l’Éducation Catholique, 12 janvier 1954.
[2] Cf. Saint Jean Paul II, Rencontre avec les évêques péruviens, 2 février 1985.
[3] Cf. Benoît XVI, Message à l’occasion du quatrième centenaire de la mort de saint Turibe, 23 mars 2006.
[4] Cf. François, Rencontre avec les évêques à Lima, 21 janvier 2018.
[5] Cf. Cérémonial des Évêques, pp. 1141-1144.
[6] Cf. Ibid., p. 1180.
[7]Ibid., p. 1143.
