Longueur du texte: 269352 caractères
Maladie de l’âme
2025
18 juin 2025 – Enseignement du Pape Léon XIV lors de l’Audience Générale sur la parabole du paralytique (Jn 5,6)
Nous continuons à contempler Jésus qui guérit. De manière particulière, aujourd'hui, je voudrais vous inviter à réfléchir aux situations dans lesquelles nous nous sentons “bloqués” et dans l'impasse. Parfois, il nous semble qu'il est inutile de continuer à espérer ; nous nous résignons et ne voulons plus lutter. Cette situation est décrite dans les Évangiles par l'image de la paralysie. C'est pourquoi je voudrais m'arrêter aujourd'hui sur la guérison d'un paralytique, racontée dans le cinquième chapitre de l'Évangile de Saint Jean (5,1-9).
Jésus se rend à Jérusalem pour une fête juive. Il ne se rend pas directement au Temple, mais s'arrête à une porte où probablement on lavait les moutons qui étaient ensuite offerts en sacrifice. Près de cette porte, il y avait aussi beaucoup de malades qui, à la différence des brebis, étaient exclus du Temple car considérés comme impurs ! C'est alors Jésus lui-même qui les rejoint dans leur douleur. Ces personnes espéraient un prodige capable de changer leur destin ; en effet, à côté de la porte se trouvait une piscine dont les eaux étaient considérées comme thaumaturgiques, c'est-à-dire capables de guérir : à certains moments, l'eau s'agitait et, selon la croyance de l'époque, celui qui y plongeait en premier était guéri.
Une sorte de “guerre des pauvres” était ainsi créée : nous pouvons imaginer la triste scène de ces malades se traînant péniblement pour entrer dans la piscine. Cette piscine s'appelait Betzatha, ce qui signifie “maison de la miséricorde” : elle pourrait être une image de l'Église, où les malades et les pauvres se rassemblent et où le Seigneur vient pour guérir et donner l'espérance.
Jésus s'adresse spécifiquement à un homme paralysé depuis trente-huit ans. Il est maintenant résigné, parce qu'il ne parvient jamais à s'immerger dans la piscine, lorsque l'eau devient agitée (cf. v. 7). En effet, ce qui nous paralyse, bien souvent, c'est précisément la déception. Nous nous sentons découragés et risquons de tomber dans l’apathie.
Jésus fait à ce paralytique une demande qui peut sembler superflue : « Veux-tu être guéri ? » (v. 6). C'est au contraire une demande nécessaire, car lorsqu'on est bloqué depuis tant d'années, même la volonté de guérir peut faire défaut. Parfois, nous préférons rester dans l'état de malade, obligeant les autres à s'occuper de nous. C'est parfois aussi une excuse pour ne pas décider quoi faire de notre vie. Jésus renvoie en revanche cet homme à son désir le plus vrai et le plus profond.
Cet homme répond en effet de manière plus articulée à la question de Jésus, révélant sa conception de la vie. Il dit tout d'abord qu'il n'a personne pour le plonger dans la piscine : la faute n'est donc pas la sienne, mais celle des autres qui ne prennent pas soin de lui. Cette attitude devient un prétexte pour éviter d’assumer ses propres responsabilités. Mais est-ce bien vrai qu'il n'avait personne pour l'aider ? Voici la réponse éclairante de saint Augustin : « Oui, pour être guéri, il avait absolument besoin d'un homme, mais d'un homme qui fut aussi Dieu. [...] L'homme qu'il fallait est donc venu, pourquoi retarder encore la guérison ? » [1]
Le paralytique ajoute ensuite que lorsqu'il essaie de plonger dans la piscine, il y a toujours quelqu'un qui arrive avant lui. Cet homme exprime une vision fataliste de la vie. Nous pensons que les choses nous arrivent parce que nous n'avons pas de chance, parce que le destin est contre nous. Cet homme est découragé. Il se sent vaincu dans le combat de la vie.
Jésus en revanche l'aide à découvrir que sa vie est aussi entre ses mains. Il l'invite à se lever, à sortir de sa situation chronique et à prendre son brancard (cf. v. 8). Ce brancard n'est pas à laisser ou à jeter : il représente sa maladie passée, il est son histoire. Jusqu'à présent, le passé l'a bloqué, il l'a obligé à rester couché comme un mort. Maintenant, c'est lui qui peut prendre ce brancard et le porter où il veut : il peut décider ce qu'il veut faire de son histoire ! Il s'agit de marcher, en s’assumant la responsabilité de choisir la route à suivre. Et cela grâce à Jésus !
Chers frères et sœurs, demandons au Seigneur le don de comprendre où notre vie est bloquée. Essayons d’exprimer notre désir de guérison. Et prions pour tous ceux qui se sentent paralysés, qui ne voient pas d'issue. Demandons à retourner habiter dans le cœur du Christ, qui est la véritable maison de la miséricorde !
________________
[1]Homélie 17,7
27 août 2025 – Paroles du Pape Léon XIV dans la Basilique Saint Pierre, au terme de l’Audience Générale
Souvent dans la vie, nous aimerions recevoir une réponse immédiate, une solution immédiate, et pour une certaine raison, Dieu nous fait attendre, et il y a beaucoup à apprendre. Cependant, comme Jésus lui-même nous l’enseigne, nous devons avoir cette confiance qui vient uniquement du fait que nous savons que nous sommes fils et filles de Dieu, et que Dieu nous donne toujours sa grâce. Il ne nous enlève pas toujours la douleur, il n’enlève pas toujours la souffrance, mais il nous dit qu’il est près de nous. Dieu est toujours avec nous, et nous devons renouveler cette foi. Dieu est toujours avec nous, et c’est pourquoi nous sommes heureux.
12 novembre 2025 – Enseignement du Pape Léon XIV lors de l’Audience Générale
Si nous sommes repliés sur nous-mêmes, nous risquons de tomber malades de solitude, et même d'un narcissisme qui ne se soucie des autres que par intérêt. L'autre est alors réduit à quelqu'un dont on peut tirer profit, sans que nous ne soyons jamais vraiment disposés à donner, à nous donner nous-mêmes.
Les frères et sœurs se soutiennent mutuellement dans les épreuves, ils ne tournent pas le dos à ceux qui sont dans le besoin : ils pleurent et se réjouissent ensemble dans la perspective active de l'unité, de la confiance, de l'abandon mutuel. La dynamique est celle que Jésus lui-même nous transmet : “Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés” (cf. Jn 15, 12). La fraternité donnée par le Christ mort et ressuscité nous libère des logiques négatives de l'égoïsme, des divisions, des abus de pouvoir, et nous ramène à notre vocation originelle, au nom d'un amour et d'une espérance qui se renouvellent chaque jour. Le Ressuscité nous a montré le chemin à suivre avec Lui, pour nous sentir frères, pour être “tous frères”.
17 décembre 2025 – Enseignement du Pape Léon XIV lors de l’Audience Générale
La vie humaine est caractérisée par un mouvement constant qui nous pousse à faire, à agir. Aujourd'hui, la rapidité est requise partout pour l’obtention de résultats optimaux dans les domaines les plus divers. De quelle manière la résurrection de Jésus éclaire-t-elle cet aspect de notre expérience ? Quand nous participerons à sa victoire sur la mort, trouverons-nous le repos ? La foi nous dit : oui, nous trouverons le repos. Nous ne serons pas inactifs, mais nous entrerons dans le repos de Dieu, qui est paix et joie. Alors, devons-nous simplement attendre, ou cela peut-il nous transformer dès maintenant ?
Nous sommes absorbés par tant d'activités qui ne nous apportent pas toujours satisfaction. Nombre de nos actions concernent des choses pratiques et concrètes. Nous devons assumer de nombreux engagements, résoudre des problèmes, affronter des difficultés. Jésus, lui aussi, s'est impliqué auprès des autres et dans la vie, sans s’épargner, se donnant jusqu'au bout. Pourtant, nous percevons souvent que trop en faire, loin de nous épanouir, devient un tourbillon étourdissant qui nous prive de sérénité et nous empêche de vivre pleinement ce qui compte vraiment dans nos vies. Nous nous sentons alors fatigués, insatisfaits : le temps semble se disperser en mille choses pratiques qui, pourtant, ne percent pas le sens ultime de notre existence. Parfois, au terme de journées chargées, nous ressentons un vide. Pourquoi ? Parce que nous ne sommes pas des machines, nous avons un cœur – ou plutôt, pouvons-nous dire, nous sommes un cœur.
Le cœur est le symbole de notre humanité tout entière , une synthèse de pensées, de sentiments et de désirs, le centre invisible de notre personne. L’évangéliste Matthieu nous invite à méditer sur l’importance du cœur, en citant cette belle phrase de Jésus : « Car là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur » ( Mt 6,21).
C’est donc dans le cœur que l’on conserve le véritable trésor, non dans les coffres-forts de la terre, ni dans de grands investissements financiers qui n’ont jamais été autant affolés qu’aujourd’hui, et sont injustement concentrés, idolâtrés au prix sanglant de millions de vies humaines et de la dévastation de la création de Dieu.
Il est important de réfléchir à ces aspects, car dans les nombreux engagements auxquels nous sommes constamment confrontés, le risque de dispersion, parfois de désespoir, de perte de sens, affleure de plus en plus, même chez des personnes ayant apparemment réussi. Au contraire, lire la vie à la lumière de Pâques, la regarder avec le Christ ressuscité, c'est accéder à l'essence de la personne humaine, à notre cœur : cœur « Inquietum ». Par cet adjectif, « inquiet », saint Augustin nous aide à comprendre l’élan de l’être humain vers son plein accomplissement. La phrase intégrale renvoie au début des Confessions, où Augustin écrit : « Seigneur, tu nous as faits pour toi et notre cœur est sans repos tant qu’il ne repose en toi. » (I, 1, 1).
L'inquiétude est le signe que notre cœur ne se meut pas au hasard, sans but ni raison, mais qu'il est orienté vers sa destination ultime, du « retour à la maison ». Et le véritable amarrage du cœur ne consiste pas à posséder des biens matériels, mais à atteindre ce qui peut le combler pleinement ; c’est-à-dire l'amour de Dieu, ou mieux encore, Dieu Amour. Ce trésor, cependant, ne se trouve qu'en aimant le prochain que nous rencontrons sur notre chemin : nos frères et sœurs en chair et en os, dont la présence interpelle et questionne notre cœur, l'invitant à s'ouvrir et à se donner. Notre prochain nous demande de ralentir, de le regarder dans les yeux, parfois de revoir nos plans, voire de changer de direction.
Très chers, voici le secret du mouvement du cœur humain : retourner à la source de son être, goûter à la joie intarissable, qui ne manque jamais. Nul ne peut vivre sans un sens qui aille outre le contingent, outre ce qui passe. Le cœur humain ne peut vivre sans espérer, sans savoir d’être fait pour la plénitude, non pour le manque.
Jésus-Christ, par son Incarnation, sa Passion, sa Mort et sa Résurrection, a posé un fondement solide à cette espérance. Le cœur inquiet ne sera pas déçu s'il s'engage dans la dynamique d'amour pour laquelle il a été créé. L’amarrage est certain, la vie a triomphé et en Christ, elle continuera de triompher dans toutes les morts du quotidien. Telle est l'espérance chrétienne : bénissons et remercions sans cesse le Seigneur qui nous l'a donnée !
28 décembre 2025 – Méditation du Pape Léon XIV lors de la prière de l’Angelus
Aujourd’hui, nous célébrons la Fête de la Sainte Famille et la liturgie nous propose le récit de la “fuite en Égypte” (cf. Mt 2, 13-15.19-23).
C’est un moment d’épreuve pour Jésus, Marie et Joseph. En effet, sur le tableau lumineux de Noël se projette, presque soudainement, l’ombre inquiétante d’une menace mortelle, qui trouve son origine dans la vie tourmentée d’Hérode, un homme cruel et sanguinaire, redouté pour sa cruauté, mais précisément pour cette raison profondément seul et obsédé par la peur d’être détrôné. Quand il apprend par les mages que le “roi des Juifs” est né (cf. Mt 2, 2), se sentant menacé dans son pouvoir, il décrète la mise à mort de tous les enfants de l’âge correspondant à celui de Jésus. Dans son royaume, Dieu accomplit le plus grand miracle de l’histoire, dans lequel s’accomplissent toutes les anciennes promesses de salut, mais il ne parvient pas à le voir, aveuglé par la crainte de perdre son trône, ses richesses, ses privilèges.
À Bethléem, il y a de la lumière, il y a de la joie : certains bergers ont reçu l’annonce céleste et, devant la crèche, ils ont glorifié Dieu (cf. Lc 2, 8-20), mais rien de tout cela ne parvient à pénétrer les défenses blindées du palais royal, si ce n’est comme l’écho déformé d’une menace, à étouffer dans une violence aveugle.
Mais c’est précisément cette dureté de cœur qui met encore plus en évidence la valeur de la présence et de la mission de la Sainte Famille qui, dans le monde despotique et avide que représente le tyran, est le nid et le berceau de la seule réponse de salut possible : celle de Dieu qui, dans une gratuité totale, se donne aux hommes sans réserve et sans prétention. Et le geste de Joseph qui, obéissant à la voix du Seigneur, met en sécurité l’Épouse et l’Enfant, se manifeste ici dans toute sa signification rédemptrice. En Égypte, en effet, la flamme de l’amour domestique à laquelle le Seigneur a confié sa présence dans le monde grandit et prend de la vigueur pour apporter la lumière au monde entier.
Alors que nous contemplons ce mystère avec émerveillement et gratitude, pensons à nos familles et à la lumière qu’elles peuvent apporter à la société dans laquelle nous vivons. Malheureusement, le monde a toujours ses “Hérodes”, ses mythes du succès à tout prix, du pouvoir sans scrupules, du bien-être vide et superficiel, et il en paie souvent les conséquences dans la solitude, le désespoir, les divisions et les conflits. Ne laissons pas ces mirages étouffer la flamme de l’amour dans les familles chrétiennes. Au contraire, gardons en elles les valeurs de l’Évangile : la prière, la fréquentation des sacrements – en particulier la confession et la communion –, les affections saines, le dialogue sincère, la fidélité, la simplicité et la beauté des paroles et des gestes bons de chaque jour. Cela les rendra lumière d’espérance pour les milieux dans lesquels nous vivons, école d’amour et instrument de salut entre les mains de Dieu (cf. François, Homélie lors de la messe pour la Xe Rencontre mondiale des familles, 25 juin 2022).
Demandons donc au Père céleste, par l’intercession de Marie et de saint Joseph, de bénir nos familles et toutes les familles du monde, afin qu’elles grandissent à l’image de celle de son Fils fait homme et soient pour tous un signe efficace de sa présence et de son infinie charité.
2026
18 janvier 2026 – Méditation du Pape Léon XIV lors de la prière Mariale de l’Angelus
(cf. Jn 1, 29-34)
Jean-Baptiste reconnaît en Jésus le Sauveur, proclame sa divinité et sa mission au peuple d’Israël, puis se retire, sa tâche accomplie, comme en témoignent ses paroles : « L’homme qui vient derrière moi est passé devant moi, car avant moi il était » (v. 30).
Le Baptiste est un homme très aimé des foules, au point d’être craint par les autorités de Jérusalem (cf. Jn 1, 19). Il lui aurait été facile d’exploiter cette renommée, mais il ne cède en rien à la tentation du succès et de la popularité. Devant Jésus, il reconnaît sa petitesse et fait place à la grandeur de celui-ci. Il sait qu’il a été envoyé pour préparer la voie au Seigneur (Mc 1, 3 ; cf. Is 40, 3), et lorsque le Seigneur vient, c’est avec joie et humilité qu’il reconnaît sa présence et se retire de la scène.
Combien son témoignage est important pour nous aujourd’hui ! En effet, l’approbation, le consensus et la visibilité revêtent souvent une importance excessive, au point d’influencer les idées, les comportements et les états d’esprit des personnes, de causer des souffrances et des divisions, de produire des modes de vie et des relations éphémères, décevants et emprisonnants. En réalité, nous n’avons pas besoin de ces “succédanés de bonheur”. Notre joie et notre grandeur ne reposent pas sur des illusions passagères de succès et de popularité, mais sur le fait de nous savoir aimés et désirés par notre Père qui est aux cieux.
C’est l’amour dont nous parle Jésus : celui d’un Dieu qui, aujourd’hui encore, vient parmi nous non pas pour nous émerveiller avec des effets spéciaux, mais pour partager nos peines et prendre sur lui nos fardeaux, nous révélant qui nous sommes vraiment et ce que nous valons à ses yeux.
Que le Seigneur ne nous trouve pas distraits à son passage. Ne gaspillons pas notre temps et notre énergie à courir après ce qui n’est qu’apparence. Apprenons de Jean le Baptiste à garder l’esprit vigilant, à aimer les choses simples et les paroles sincères, à vivre avec sobriété et profondeur d’esprit et de cœur, à nous contenter du nécessaire et à trouver possiblement chaque jour un moment privilégié, où nous pouvons nous arrêter en silence pour prier, réfléchir, écouter, en somme pour “faire le désert” afin de rencontrer le Seigneur et rester avec Lui
Que la Vierge Marie, modèle de simplicité, de sagesse et d’humilité, vienne à notre aide.
25 janvier 2026 – Méditation du Pape Léon XIV lors de la prière de l’Angelus
Après avoir reçu le baptême, Jésus commence sa prédication et appelle ses premiers disciples : Simon – dit Pierre –, André, Jacques et Jean (cf. Mt 4, 12-22). En observant de près cette scène de l’Évangile d’aujourd’hui, nous pouvons nous poser deux questions : l’une sur le moment où Jésus commence sa mission et l’autre sur le lieu qu’il choisit pour prêcher et appeler les apôtres. Demandons-nous : quand commence-t-il ? Où commence-t-il ?
Tout d’abord, l’évangéliste nous dit que Jésus a commencé sa prédication « lorsqu’il apprit que Jean avait été arrêté » (v. 12). Cela se passe donc à un moment qui ne semble pas être le meilleur : le Baptiste vient d’être arrêté et les chefs du peuple sont peu disposés à accueillir la nouveauté du Messie. C’est un moment qui suggérerait la prudence, mais c’est précisément dans cette situation sombre que Jésus commence à apporter la lumière de la bonne nouvelle : « Le royaume des cieux est proche » (v. 17).
Dans notre vie personnelle et ecclésiale aussi, parfois à cause de résistances intérieures ou de circonstances que nous ne jugeons pas favorables, nous pensons que ce n’est pas le bon moment pour annoncer l’Évangile, pour prendre une décision, pour faire un choix, pour changer une situation. Le risque, cependant, est de rester bloqué dans l’indécision ou prisonnier d’une prudence excessive, alors que l’Évangile nous demande le risque de la confiance : Dieu est à l’œuvre à tout moment et chaque moment est bon pour le Seigneur, même si nous ne nous sentons pas prêts ou si la situation ne semble pas être la meilleure.
Le récit évangélique nous montre également le lieu où Jésus commence sa mission publique : « Il quitta Nazareth et vint s’établir à Capharnaüm » (v. 13). Il reste toutefois en Galilée, un territoire habité principalement par des païens, qui, en raison du commerce, est aussi une terre de passage et de rencontres ; nous pourrions dire un territoire multiculturel traversé par des personnes d’origines et d’appartenances religieuses différentes. Ainsi, l’Évangile nous dit que le Messie vient d’Israël, mais qu’il dépasse les frontières de sa propre terre pour annoncer le Dieu qui se fait proche de tous, qui n’exclut personne, qui n’est pas venu seulement pour ceux qui sont purs, mais qui, au contraire, se mêle aux situations et aux relations humaines. Nous aussi, chrétiens, nous devons donc vaincre la tentation de nous fermer : l’Évangile doit en effet être annoncé et vécu en toutes circonstances et dans tous les milieux, afin qu’il soit levain de fraternité et de paix entre les personnes, entre les cultures, les religions et les peuples.
Frères et sœurs, comme les premiers disciples, nous sommes appelés à accueillir l’appel du Seigneur, dans la joie de savoir que chaque moment et chaque lieu de notre vie sont visités par Lui et traversés par son amour. Prions la Vierge Marie, afin qu’elle nous obtienne cette confiance intérieure et nous accompagne sur notre chemin.
28 janvier 2026 - Lettre du Pape Léon XIV au presbyterium de l’archidiocèse de Madrid à l’occasion de l’Assemblée presbytérale « Convivium ». Publiée sur le site du Vatican le 9 février 2026
Le temps que vit l’Église nous invite à nous arrêter ensemble pour une réflexion sereine et honnête. Non pas tant pour nous en tenir à des diagnostics immédiats ou à la gestion des urgences, mais pour apprendre à lire en profondeur le moment que nous vivons, en reconnaissant, à la lumière de la foi, les défis et aussi les possibilités que le Seigneur ouvre devant nous. Sur ce chemin, il devient de plus en plus nécessaire d’éduquer notre regard et de nous exercer au discernement, afin de pouvoir percevoir plus clairement ce que Dieu est déjà en train d’accomplir, souvent de manière silencieuse et discrète, au milieu de nous et de nos communautés.
Cette lecture du présent ne peut faire abstraction du cadre culturel et social dans lequel la foi est aujourd’hui vécue et exprimée. Dans de nombreux milieux, nous constatons des processus avancés de sécularisation, une polarisation croissante du discours public et une tendance à réduire la complexité de la personne humaine, en l’interprétant à partir d’idéologies ou de catégories partielles et insuffisantes. Dans ce contexte, la foi risque d’être instrumentalisée, banalisée ou reléguée au rang de l’insignifiant, tandis que s’affirment des formes de coexistence qui font abstraction de toute référence transcendante.
À cela s’ajoute un changement culturel profond qui ne peut être ignoré : la disparition progressive des références communes. Pendant longtemps, la graine chrétienne a trouvé un terrain largement préparé, car le langage moral, les grandes questions sur le sens de la vie et certaines notions fondamentales étaient, au moins en partie, partagés. Aujourd’hui, ce substrat commun s’est considérablement affaibli. Bon nombre des présupposés conceptuels qui, pendant des siècles, ont facilité la transmission du message chrétien, ne sont plus évidents et, dans bien des cas, ne sont même plus compréhensibles. L’Évangile ne se heurte pas seulement à l’indifférence, mais aussi à un horizon culturel différent, où les mots n’ont plus le même sens et où la première annonce ne peut être considérée comme acquise.
Cependant, cette description n’épuise pas ce qui se passe réellement. Je suis convaincu – et je sais que beaucoup d’entre vous le perçoivent dans l’exercice quotidien de votre ministère – qu’au cœur de nombreuses personnes, en particulier des jeunes, s’ouvre aujourd’hui une nouvelle inquiétude. L’absolutisation du bien-être n’a pas apporté le bonheur escompté ; une liberté détachée de la vérité n’a pas généré la plénitude promise ; et le progrès matériel, à lui seul, n’a pas réussi à combler le désir profond du cœur humain.
En effet, les propositions dominantes, ainsi que certaines lectures herméneutiques et philosophiques qui ont voulu interpréter la destinée de l’homme, loin d’offrir une réponse suffisante, ont souvent laissé un sentiment accru de lassitude et de vide. C’est précisément pour cette raison que nous constatons que de nombreuses personnes commencent à s’ouvrir à une recherche plus honnête et plus authentique, une recherche qui, accompagnée de patience et de respect, les conduit à nouveau à la rencontre du Christ. Cela nous rappelle que pour le prêtre, ce n’est pas le moment de se replier sur soi-même ou de se résigner, mais d’être fidèle et généreusement disponible. Tout cela naît de la reconnaissance que l’initiative vient toujours du Seigneur, qui est déjà à l’œuvre et nous précède par sa grâce.
5 février 2026 – Message du Pape Léon XIV pour le Carême 2026. Publié sur le site du Vatican le 13 février 2026
Si le Carême est un temps d’écoute, le jeûne constitue une pratique concrète qui dispose à l’accueil de la Parole de Dieu. L’abstinence de nourriture est, en effet, un exercice ascétique très ancien et irremplaçable dans le chemin de conversion. Précisément parce qu’il implique le corps, il rend plus évident ce dont nous avons “faim” et ce que nous considérons comme essentiel à notre subsistance. Il sert donc à discerner et à ordonner les “appétits”, à maintenir vigilant la faim et la soif de justice en les soustrayant à la résignation, en les éduquant pour qu’ils deviennent prière et responsabilité envers le prochain.
Saint Augustin, avec finesse spirituelle, laisse entrevoir la tension entre le temps présent et l’accomplissement futur qui traverse cette garde du cœur, lorsqu’il observe que : « Au cours de la vie terrestre, il appartient aux hommes d’avoir faim et soif de justice, mais en être rassasiés appartient à l’autre vie. Les anges se rassasient de ce pain, de cette nourriture. Les hommes, en revanche, en ont faim, ils sont tous tendus vers le désir de celui-ci. Cette tension dans le désir dilate l’âme, augmente sa capacité ». [2] Le jeûne, compris dans ce sens, nous permet non seulement de discipliner le désir, de le purifier et de le rendre plus libre, mais aussi de l’élargir de manière à ce qu’il se tourne vers Dieu et s’oriente à accomplir le bien.
Cependant, pour que le jeûne conserve sa vérité évangélique et échappe à la tentation d’enorgueillir le cœur, il doit toujours être vécu dans la foi et l’humilité. Cela exige de rester enraciné dans la communion avec le Seigneur parce que « personne ne jeûne vraiment s’il ne sait pas se nourrir de la Parole de Dieu ». [3] En tant que signe visible de notre engagement intérieur à nous soustraire, avec le soutien de la grâce, au péché et au mal, le jeûne doit également inclure d’autres formes de privation visant à nous faire acquérir un mode de vie plus sobre, car « c’est l’austérité seule qui rend authentique et forte notre vie chrétienne ». [4]
Je voudrais donc vous inviter à une forme d’abstention très concrète et souvent peu appréciée, celle des paroles qui heurtent et blessent le prochain. Commençons par désarmer le langage en renonçant aux mots tranchants, aux jugements hâtifs, à médire de qui est absent et ne peut se défendre, aux calomnies. Efforçons-nous plutôt d’apprendre à mesurer nos paroles et à cultiver la gentillesse : au sein de la famille, entre amis, dans les lieux de travail, sur les réseaux sociaux, dans les débats politiques, dans les moyens de communication, dans les communautés chrétiennes. Alors, nombre de paroles de haine laisseront place à des paroles d’espoir et de paix.
8 février 2026 – Méditation du Pape Léon XIV lors de la prière mariale de l’Angelus
Après avoir proclamé les Béatitudes, Jésus s’adresse à ceux qui les vivent, en disant que grâce à eux, la terre n’est plus la même et le monde n’est plus dans les ténèbres. « Vous êtes le sel de la terre. […] Vous êtes la lumière du monde » (Mt 5, 13-14). C’est en effet la joie véritable qui donne du goût à la vie et révèle ce qui n’existait pas auparavant. Cette joie émane d’un style de vie, d’une manière d’habiter la terre et de vivre ensemble qui doit être désirée et choisie. C’est la vie qui resplendit en Jésus, la saveur nouvelle de ses gestes et de ses paroles. Après l’avoir rencontré, tout ce qui s’éloigne de sa pauvreté d’esprit, de sa douceur et de sa simplicité de cœur, de sa faim et de sa soif de justice, qui activent la miséricorde et la paix comme dynamiques de transformation et de réconciliation, semble insipide et terne.
Le prophète Isaïe énumère des gestes concrets qui mettent fin à l’injustice : partager son pain avec celui qui a faim, accueillir chez soi les pauvres et les sans-abri, vêtir celui que nous voyons nu, sans négliger ses voisins et les membres de sa famille (cf. Is 58, 7). « Alors – poursuit le prophète – ta lumière éclatera comme l’aurore, ta blessure se guérira rapidement (v. 8). D’un côté, la lumière, celle qu’on ne peut cacher, car elle est grande comme le soleil qui chasse les ténèbres chaque matin ; de l’autre, une blessure qui brûlait auparavant et qui guérit maintenant.
Il est douloureux, en effet, de perdre le goût et de renoncer à la joie ; pourtant, il est possible d’avoir cette blessure dans le cœur. Jésus semble mettre en garde ceux qui l’écoutent, afin qu’ils ne renoncent pas à la joie. Le sel qui a perdu sa saveur, dit-il, « n’est plus bon à rien qu’à être jeté dehors et foulé aux pieds par les gens » (Mt 5, 13). Combien de personnes – peut-être cela nous est-il aussi arrivé – se sentent bonnes à jeter, imparfaites. C’est comme si leur lumière avait été cachée. Jésus nous annonce cependant un Dieu qui ne nous rejettera jamais, un Père qui garde notre nom, notre unicité. Chaque blessure, même profonde, guérira en accueillant la parole des Béatitudes et en nous remettant à marcher sur le chemin de l’Évangile.
Ce sont en effet des gestes d’ouverture aux autres et d’attention, ceux qui ravivent la joie. Certes, dans leur simplicité, ils nous placent à contre-courant. Jésus lui-même a été tenté, dans le désert, par d’autres voies : faire valoir son identité, l’exhiber, avoir le monde à ses pieds. Mais il a rejeté les voies qui lui auraient fait perdre sa véritable saveur, celle que nous retrouvons chaque dimanche dans le pain rompu : la vie donnée, l’amour qui ne fait pas de bruit.
Frères et sœurs, laissons-nous nourrir et éclairer par la communion avec Jésus. Sans aucune ostentation, nous serons alors comme une ville sur une montagne, non seulement visible, mais aussi chaleureuse et accueillante : la cité de Dieu où, au fond, tous désirent habiter et trouver la paix. Tournons maintenant notre regard et notre prière vers Marie, Porte du ciel, afin qu’elle nous aide à devenir et à rester disciples de son Fils.
15 février 2026 – Méditation du Pape Léon XIV lors de la prière mariale de l’Angelus
Aujourd’hui encore, nous entendons dans l’Évangile une partie du « Discours sur la montagne » (cf. Mt 5, 17-37). Après avoir proclamé les Béatitudes, Jésus nous invite à entrer dans la nouveauté du Royaume de Dieu et, pour nous guider dans ce cheminement, il révèle la véritable signification des préceptes de la Loi de Moïse. Ceux-ci ne servent pas à satisfaire un besoin religieux extérieur pour se sentir en règle devant Dieu, mais à nous faire entrer dans une relation d’amour avec Lui et avec nos frères. C’est pourquoi Jésus dit qu’Il n’est pas venu pour abolir la Loi, « mais pour l’accomplir » (v. 17).
L’accomplissement de la Loi, c’est précisément l’amour qui en réalise le sens profond et le but ultime. Il s’agit d’acquérir une “justice supérieure” (cf. v. 20) à celle des scribes et des pharisiens, une justice qui ne se limite pas à observer les commandements, mais qui nous ouvre à l’amour et nous engage dans l’amour. Jésus examine en effet certains préceptes de la Loi qui se réfèrent à des situations concrètes de la vie, et il utilise une forme linguistique – les antinomies – précisément pour montrer la différence entre une justice religieuse formelle et la justice du Royaume de Dieu : d’un côté : « Vous avez entendu qu’il a été dit aux anciens », et de l’autre, Jésus affirme : « Mais moi, je vous dis » (cf. vv. 21-37).
Cette approche est très importante. Elle nous dit que la Loi a été donnée à Moïse et aux prophètes comme un moyen de commencer à connaître Dieu et son projet sur nous et sur l’histoire ou, pour reprendre une expression de saint Paul, comme un pédagogue qui nous a guidés vers Lui (cf. Gal 3, 23-25). Mais maintenant, Lui-même est venu parmi nous en la personne de Jésus qui a accompli la Loi, faisant de nous des fils du Père et nous donnant la grâce d’entrer en relation avec Lui comme des fils et comme des frères entre nous.
Frères et sœurs, Jésus nous enseigne que la vraie justice, c’est l’amour et que, dans chaque précepte de la Loi, nous devons saisir une exigence d’amour. En effet, il ne suffit pas de ne pas tuer physiquement une personne si ensuite je la tue avec des mots, ou si je ne respecte pas sa dignité (cf. vv. 21-22). De même, il ne suffit pas d’être formellement fidèle à son conjoint et de ne pas commettre d’adultère si cette relation manque de tendresse réciproque, d’écoute, de respect, de prise en charge de l’autre et de cheminement conjoint dans un projet commun (cf. vv. 27-28.31-32). À ces exemples, que Jésus lui-même nous offre, nous pourrions en ajouter d’autres encore. L’Évangile nous donne cet enseignement précieux : une justice minimale ne suffit pas, il faut un grand amour, possible grâce à la force de Dieu.
Invoquons ensemble la Vierge Marie, qui a donné au monde le Christ, Celui qui accomplit la Loi et le projet du salut : qu’elle intercède pour nous, qu’elle nous aide à entrer dans la logique du Royaume de Dieu et à vivre sa justice.
15 février 2026 – Homélie du Pape Léon XIV lors de la Messe célébrée dans la paroisse Sainte Marie Regina Pacis, à Ostia.
C’est la grâce de l’Esprit Saint qui inscrit dans notre cœur de façon indélébile et conduit à leur accomplissement les commandements de l’antique alliance (cf. Mt 5, 17-37).
À travers le Décalogue, après la libération d’Égypte, Dieu avait scellé l’alliance avec son peuple, en offrant un projet de vie et une voie de salut. Les «Dix paroles» se situent donc et se comprennent dans le cadre du chemin de libération, grâce auquel un ensemble de tribus divisées et opprimées se transforme en un peuple uni et libre. Ces commandements apparaissent ainsi, sur le long chemin à travers le désert, comme la lumière qui montre le chemin; et leur observance se comprend et se réalise non pas tant comme une exécution formelle de préceptes, mais comme un acte d’amour, de réponse reconnaissante et confiante au Seigneur de l’Alliance. La loi donnée par Dieu à son peuple n’est donc pas en contradiction avec sa liberté, mais au contraire, elle est la condition pour la faire fleurir.
Le livre du Siracide (cf. 15, 16-21), et le Psaume 118, nous invitent à voir dans les commandements du Seigneur non pas une loi oppressive, mais sa pédagogie pour l’humanité qui recherche la plénitude de vie et la liberté.
À ce propos, au début de la Constitution pastorale Gaudium et spes, nous trouvons l’une des plus belles expressions du Concile Vatican II, dans laquelle on sent presque battre le cœur de l’Église. Le Concile affirme: «Les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent, sont aussi les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du Christ, et il n’est rien de vraiment humain qui ne trouve écho dans leur cœur». (Conc. œcum. Vat. II, Const. past. Gaudium et spes, n. 1).
Cette prophétie de salut se diffuse de façon surabondante dans la prédication de Jésus qui commence sur les rives du lac de Galilée avec l’annonce des Béatitudes (cf. Mt 5, 12) et se poursuit en indiquant le sens authentique et plein de la loi de Dieu. Le Seigneur dit: «Vous avez entendu qu’il a été dit aux ancêtres: Tu ne tueras point; et si quelqu’un tue, il en répondra au tribunal. Eh bien! moi je vous dis: Quiconque se fâche contre son frère en répondra au tribunal; mais s’il dit à son frère: “Crétin!”, il en répondra au Sanhédrin; et s’il lui dit: “Renégat!”, il en répondra dans la géhenne de feu» (Mt 5, 21-22). Il indique ainsi, comme voie de plénitude de l’homme, une fidélité à Dieu fondée sur le respect et sur le soin de l’autre dans son caractère sacré inviolable, qui doit être cultivé dans le cœur avant même que dans les gestes et dans les paroles. C’est là, en effet, que naissent les sentiments les plus nobles, mais aussi les profanations les plus douloureuses: les fermetures, les envies, les jalousies, de sorte que si quelqu’un pense du mal de son frère, en nourrissant de mauvais sentiments à son égard, c’est comme s’il le tuait déjà au fond de lui. Ce n’est pas un hasard si saint Jean affirme: «Quiconque hait son frère est un homicide» (Jn 3, 15).
Comme ces paroles sont vraies! Et s’il nous arrivait à nous aussi de juger les autres et de les mépriser, rappelons-nous que le mal que nous voyons dans le monde puise ses racines précisément là où le cœur devient froid, dur et pauvre de miséricorde.
C’est ce que l’on constate également ici, à Ostie, où malheureusement, la violence existe et blesse aussi, gagnant parfois du terrain parmi les jeunes et les adolescents, alimentée peut-être par l’usage de substances; ou bien perpétrée par des organisations criminelles qui exploitent les personnes en les impliquant dans leurs crimes et poursuivent des intérêts iniques par des moyens illégaux et immoraux.
Il y a cent dix ans, le Pape Benoît XV voulut cette paroisse intitulée à Santa Maria Regina Pacis. Il le fit en pleine Première Guerre mondiale, en pensant également à votre communauté comme à un rayon de lumière dans le ciel plombé de la guerre. Aujourd’hui, malheureusement, de nombreux nuages obscurcissent encore le monde, avec la diffusion de logiques contraires à l’Évangile, qui exaltent la suprématie du plus fort, encouragent l’abus et alimentent la séduction de la victoire à tout prix, sourde au cri de ceux qui souffrent et sont sans défense.
Opposons à cette dérive la force désarmante de la douceur, en continuant à demander la paix et à en accueillir et cultiver le don avec ténacité et humilité. Saint Augustin enseignait que «la paix [il n’est pas] difficile de la posséder. […] Voulons-nous la posséder? Sans travail elle est à nous, nous la tenons» (Sermon 357, 1). Et cela parce que notre paix est le Christ, elle se conquiert en se laissant conquérir et transformer par Lui, en lui ouvrant notre cœur, et en l’ouvrant, avec sa grâce, à tous ceux qu’Il place lui-même sur notre chemin.
19 février 2026 – Discours du Pape Léon XIV au clergé du diocèse de Rome
«Si tu savais le don de Dieu» (Jn 4, 10).
Le don, comme nous le savons, est également une invitation à vivre une responsabilité créative. Nous ne sommes pas seulement présents dans le fleuve de la tradition comme exécuteurs passifs d’une pastorale déjà définie mais, au contraire, à travers notre créativité et nos charismes, nous sommes appelés à collaborer à l’œuvre de Dieu. À ce propos, les paroles que l’apôtre Paul adresse à Timothée sont éclairantes: «Je t’invite à raviver le don spirituel que Dieu a déposé en toi» (2 Tm 1, 6). Ces paroles sont adressées non seulement à chaque personne, mais aussi à la communauté, et aujourd’hui, nous pouvons sentir qu’elles sont adressées à nous: Église de Rome, rappelle-toi de raviver le don de Dieu!
Que signifie raviver ? Paul adresse cette exhortation à une communauté qui a perdu d’une certaine manière la fraîcheur des origines et l’élan pastoral ; avec le contexte qui change et le temps qui passe, on constate une certaine lassitude, quelques déceptions ou frustrations, et une certaine déchéance spirituelle et morale. Et alors, l’apôtre dit à Timothée et à cette communauté : rappelle-toi de raviver le don que tu as reçu. Ce verbe utilisé par Paul — raviver — évoque l’image de la braise sous les cendres et, comme le disait le Pape François, «suggère l’image de celui qui souffle sur le feu pour en raviver la flamme» (Catéchèse, 30 octobre 2024).
Le feu allumé est le don irrévocable que le Seigneur nous a fait, c’est l’Esprit qui a tracé le chemin de notre Église, l’histoire et la tradition que nous avons reçues et ce que nous réalisons, de façon ordinaire, dans nos communautés. Dans le même temps, nous devons admettre avec humilité que la flamme de ce feu ne conserve pas toujours la même vitalité et a besoin d’être attisée à nouveau. Harcelés par les brusques changements culturels et par les contextes dans lesquels se déroule notre mission, en proie parfois à la fatigue et au poids de la routine, ou encore découragés par l’éloignement croissant à l’égard de la foi et de la pratique religieuse, nous ressentons le besoin que ce feu soit alimenté et ravivé.
Cela vaut en particulier pour certains domaines de la vie pastorale, que je voudrais brièvement évoquer.
Le premier concerne assurément la pastorale ordinaire des paroisses. Et ici, je voudrais avant tout partager avec vous une pensée de gratitude, en rappelant les paroles que le Pape François vous avait adressées au cours de l’une des dernières Messes chrismales: «Merci pour votre service; merci pour tout le bien caché que vous faites […]; merci pour votre ministère qui s'exerce souvent au prix de beaucoup de fatigues, d’incompréhensions et de peu de reconnaissance» (Homélie lors de la Messe chrismale, 6 avril 2023). Toutefois, les fatigues et les incompréhensions peuvent aussi être une occasion de réflexion sur les défis pastoraux à affronter. En particulier, en ce qui concerne la relation entre initiation chrétienne et évangélisation, nous avons clairement besoin d’un changement de direction; en effet, la pastorale ordinaire est structurée selon un modèle classique qui se préoccupe avant tout de garantir l’administration des Sacrements, mais un tel modèle présuppose que la foi soit en quelque sorte transmise également par le contexte environnant, par la société comme par le contexte familial. En réalité, les changements culturels et anthropologiques qui ont eu lieu au cours des dernières décennies nous disent que ce n’est plus le cas et que nous assistons même à une érosion croissante de la pratique religieuse.
Je voudrais souligner un dernier aspect : la proximité aux jeunes. Un grand nombre d’entre eux — nous le savons — «vivent désormais sans aucune référence à Dieu et à l’Église» (Discours aux participants à la session plénière du Dicastère pour la doctrine de la foi, 29 janvier 2026). Il s’agit donc de saisir et de lire le profond malaise existentiel qui les habite, leur égarement, leurs multiples difficultés, ainsi que les phénomènes qui les entraînent dans le monde virtuel et les symptômes d’une agressivité préoccupante qui débouche parfois sur la violence. Je sais que vous connaissez cette réalité et vous vous engagez à l’affronter. Nous n’avons pas de solutions faciles qui nous assurent des résultats immédiats mais, dans la mesure du possible, nous pouvons rester à l’écoute des jeunes, nous rendre présents, les accueillir, partager un peu leur vie. Dans le même temps, étant donné que les problématiques concernent diverses dimensions de la vie, efforçons-nous également, en tant que paroisses, de dialoguer et d’interagir avec les institutions présentes sur le territoire, avec l’école, avec les spécialistes dans le domaine de l’éducation et des sciences humaines et avec tous ceux qui ont à cœur le destin et l’avenir de nos jeunes.
Et à propos d’âge jeune, je voudrais adresser une parole d’encouragement aux prêtres plus jeunes — vous êtes presque tous là non? — qui font souvent l’expérience sur leur personne des potentialités et des difficultés de leur générations et de cette époque. Dans un contexte social et ecclésial plus difficile et moins gratifiant, on peut courir le risque d’épuiser rapidement ses énergies, d’accumuler de la frustration et de tomber dans la solitude. Je vous exhorte à la fidélité quotidienne dans la relation avec le Seigneur et à travailler avec enthousiasme même si vous ne voyez pas à présent les fruits de l’apostolat. Surtout, je vous invite à ne jamais vous renfermer sur vous-mêmes: n’ayez pas peur de vous confronter, également sur vos fatigues et sur vos crises, en particulier avec les confrères que vous jugez en mesure de vous aider. Il nous est demandé à tous, bien évidemment, une attitude d’écoute et d’attention, à travers laquelle vivre concrètement la fraternité sacerdotale. Accompagnons-nous et soutenons-nous mutuellement.
19 février 2026 – Questions-réponses du Pape Léon XIV au Clergé du diocèse de Rome
Troisième question
Je commence par quelque chose de vraiment douloureux – voire même de négatif – qui ressemble parfois à une « pandémie » qui touche le clergé à l’échelle universelle. On appelle cela « l’envie cléricale ». Cela se produit lorsqu’un prêtre, voyant qu’un autre a été appelé à devenir curé d’une paroisse plus grande et plus prestigieuse, ou vicaire, ou… eh bien, les relations se brisent ; et pas seulement cela, mais aussi à cause des commérages, des critiques et des commentaires… Au lieu de chercher à tisser des liens, des ponts d’amitié, de fraternité sacerdotale, les relations sont détruites.
Par conséquent, je tiens à le préciser d’emblée pour clore le débat, mais il est essentiel de prendre en compte cette réalité. Nous sommes tous humains ; nous éprouvons des sentiments, des émotions, et bien d’autres choses encore. Mais en tant que prêtres – et j’espère que cela commencera dès le séminaire – nous pouvons offrir des modèles où les prêtres sont véritablement amis, frères, et non ennemis ou indifférents les uns aux autres. Et je ne sais pas ce qui est pire : être ennemi ou être indifférent à l’autre ; nous devons considérer les deux.
J’ai été témoin de magnifiques exemples de fraternité sacerdotale, et je vais en mentionner quelques-uns car ils peuvent être utiles à tous, des plus jeunes aux plus âgés. Un prêtre de Chicago avait des camarades de séminaire qui, dès leur ordination, avaient conclu un pacte : se réunir une fois par mois – je ne sais plus exactement, ils avaient choisi le quatrième jeudi –. C’était un groupe assez important de prêtres, et je les ai rencontrés lorsque l’un d’eux, déjà évêque auxiliaire à Chicago, avait 93 ans. Ceux qui avaient atteint cet âge continuaient de se réunir. Ils souhaitaient entretenir toute leur vie cette belle amitié née au séminaire. Mais il ne s’agissait pas simplement d’une réunion ; c’était un temps de prière, où ils consacraient un moment de la journée à la prière puis à l’étude.
Et là, je voudrais dire autre chose à chacun : l’étude doit être permanente, continue dans nos vies. Quand j’entends quelqu’un me dire – et c’est un fait historique, un prêtre me l’a confié – : « Je n’ai pas ouvert un livre depuis que j’ai quitté le séminaire », mon Dieu ! – me suis-je dit –, quelle tristesse ! Et quelle tristesse pour ses paroissiens, qui doivent écouter Dieu sait quoi. Nous aussi, nous devons nous tenir au courant, et ce groupe de prêtres, lors de leur réunion mensuelle, disait à chacun son tour : « À vous de choisir un article. » L’auteur l’envoyait à tous à l’avance, chacun le lisait, puis, lors du temps de partage, ils discutaient de théologie, de pastorale, des nouvelles initiatives, de la réalité de l’Église, etc. C’était vraiment formidable. Et tout cela venait de leur propre initiative.
Et puis, il y a un autre point très important : si je suis assis ici à dire : « Personne ne vient me rendre visite » — ce qui pourrait arriver à certains d’entre vous —, n’ayons pas peur de frapper à la porte de quelqu’un d’autre, de prendre l’initiative, c’est-à-dire de dire à des collègues ou à un groupe d’amis, à certains d’entre eux : « Pourquoi ne pas nous réunir de temps en temps pour étudier ensemble, réfléchir ensemble, avoir un moment de prière et ensuite un bon déjeuner ? » Le curé, avec le meilleur cuisinier, peut inviter les autres, et ainsi un bon déjeuner peut être pris ensemble.
Ceux dont j’ai parlé, les prêtres de Chicago, tous les prêtres diocésains là-bas jouent au golf. L’été, ils allaient donc aussi faire du sport ensemble. L’important, c’est que quelqu’un prenne l’initiative. Ce n’est peut-être pas possible avec tout le monde – j’en suis bien conscient – Dieu nous a tous créés différents, et c’est tant mieux ! Il n’y a pas deux personnes identiques, mais je me sens plus à l’aise avec l’une qu’avec l’autre. L’autre est une bonne personne, mais je n’aurais pas assez confiance – comme vous le disiez dans votre question –, on ne peut pas raconter toute sa vie au premier venu. Il faut trouver des personnes avec qui partager des expériences, pour peut-être nouer une amitié, une relation fraternelle plus profonde, et partager sa vie, pour ne pas se sentir seul. Comme ce jeune prêtre qui vous a dit : « Tant que je serai là, vous ne serez jamais seul. » Nous devrions essayer de construire des relations fraternelles entre prêtres, dans ce même esprit. Ce ne sera pas toujours le curé et ses vicaires ; un groupe de curés serait peut-être plus approprié, je ne sais pas, il faut voir ce que l’avenir nous réserve. Mais nous devons créer des occasions de rompre cette tendance à la solitude, à l’isolement. Et vraiment essayer de consacrer du temps – évidemment pas tous les jours – mais régulièrement, pour se rencontrer, et non pas à travers un écran. C’est important ; cela a aussi sa valeur, mais en personne, être ensemble, se rencontrer, partager les joies et les difficultés de la vie, partager ses expériences. Il peut arriver que l’on traverse une crise, qu’elle soit due à des problèmes de santé ou à une autre difficulté ; si l’on est seul, la crise nous éloigne souvent de ce qui constitue véritablement notre vie. Si j’ai un groupe de confiance avec qui j’ai partagé une expérience, je peux continuer à cheminer à leurs côtés, si j’ai quelqu’un avec qui partager les difficultés, les épreuves, etc. Ce serait donc, de manière très concrète, le type d’expérience dont on peut encore rêver aujourd’hui : ce type de vie sacerdotale, pour promouvoir une authentique fraternité sacerdotale .
19 février 2026 – Questions-réponses du Pape Léon XIV au Clergé du diocèse de Rome
Quatrième question
Il faut se préparer, d’une certaine manière, à accepter, le moment venu, l’âge, la vieillesse, la maladie et la solitude. Cependant, si l’on a toujours vécu dans un esprit de dialogue, d’amitié, de partage et de fraternité, on peut trouver des réponses plus concrètes à l’expérience de la solitude et de la maladie, par exemple. Il y a des gens – et nous le disons avec une certaine franchise – qui, même jeunes, abordent la vie avec une certaine amertume ; ils n’ont jamais connu l’amitié, la fraternité ni le partage. Ainsi, depuis leur jeunesse ou leur âge mûr, ils vivent avec cette amertume, jamais satisfaits et toujours empreints d’un certain pessimisme.
Si l’on vit sa vie comme un cheminement qui nous porte en avant, malgré le poids des années, et souvent – jeune ou vieux – avec la maladie et les difficultés, on aura la capacité, avec la grâce de Dieu, d’accepter la croix, les souffrances qui en découlent, car on le fera avec le même esprit de prière et de sacrifice que celui qu’on a manifesté le jour de son ordination sacerdotale, lorsqu’on a dit au Seigneur : « Oui, Seigneur, je veux te suivre en toutes choses et accepter ce que la vie me donne comme faisant partie de ta volonté. » Alors, une spiritualité profonde est nécessaire, qu’il faut cultiver, dès le séminaire et tout au long de sa vie. Je ne peux pas dire à un jeune de 22 ans : « Prépare-toi pour tes 80 ans », mais tout est cheminement, tout est une manière d’entrer dans la vie avec un certain esprit de gratitude. Je n’en ai pas encore parlé, mais commençons par la gratitude d’avoir été appelés au sacerdoce. Nous oublions souvent combien notre vocation est grande et combien elle est importante pour la vie de l’Église. Non par cléricalisme – « Me voici » – mais parce que le Seigneur nous a appelés à être ses amis, ses disciples, ses serviteurs, et c’est là la plus belle des choses ! Ainsi, vivre dans un esprit de gratitude dès le premier jour de mon sacerdoce m’aidera à vivre, même âgé, même malade, à dire : « Merci, Seigneur, pour la vie, pour le don que tu me fais. »
Vous savez pertinemment que dans de nombreux pays – en Europe, en Italie… Au Canada, c’est déjà légal – l’euthanasie est un sujet largement débattu : la question de la fin de vie, les personnes qui ne trouvent plus de sens à leur existence, qui portent le fardeau de la maladie et qui disent : « Je ne veux plus le porter, je préfère mettre fin à mes jours. » Si nous sommes si négatifs envers notre propre vie, et parfois avec moins de souffrance que beaucoup d’autres, comment pouvons-nous leur dire : « Non, vous ne pouvez pas mettre fin à vos jours, vous devez l’accepter… » ? Mais alors, nous agissons nous-mêmes de la même manière, avec une vision très négative de tout. Autrement dit, nous devons être les premiers à témoigner de la grande valeur de la vie. Et la gratitude tout au long de la vie est essentielle.
L’humilité aussi. L’humilité : cette attitude qui consiste à reconnaître que ce n’est pas moi, mais le Seigneur qui m’a donné la vie, qui nous accompagne et nous porte dans ses bras, même dans nos moments de plus grande faiblesse. Le Seigneur est là, avec nous. Et vivre avec cet esprit donne vie et espérance.
À cela s’ajoute la proximité. Et j’aimerais ici inviter chacun à réfléchir : nous connaissons tous, sans aucun doute, une personne âgée, un malade, un prêtre, un laïc, une religieuse… qui traverse une période très difficile. Appelons-les, allons les voir. Efforçons-nous d’aider ces personnes qui souffrent.
Les prêtres âgés ont eux aussi un service à rendre. Même alités, s’ils ont véritablement vécu une vie de service et de sacrifice, ils savent pertinemment que leur prière peut être un grand service, un don précieux. Leur vie continue d’avoir un sens profond. Et ils peuvent encore se souvenir et accompagner de nombreuses personnes, situations et communautés qui ont besoin de leur offrande.
28 février 2026 - Aux séminaristes de différents diocèses d'Espagne, avec leurs familles
Aujourd’hui, je voudrais me concentrer sur une chose qui soutient silencieusement tout le reste et qui, précisément pour cette raison, court le risque d’être considérée comme acquise sans être cultivée : avoir un regard surnaturel sur la réalité.
Il y a une phrase de l’auteur Chesterton qui peut servir de clé de lecture de tout ce que je voudrais partager avec vous : « Enlevez le surnaturel et vous ne trouverez pas le naturel, mais l’antinaturel » (cf. Heretics, VI). L’homme n’est pas fait pour vivre enfermé en lui-même, mais dans une relation vivante avec Dieu. Lorsque cette relation s’obscurcit ou s’affaiblit, la vie commence à se désordonner de l’intérieur. L’antinaturel n’est pas seulement ce qui est scandaleux ; il suffit de vivre en faisant abstraction de Dieu dans le quotidien, en le laissant à la marge des critères et des décisions avec lesquels on affronte l’existence.
Et si cela est vrai pour tout chrétien, cela l’est de manière particulièrement sérieuse dans le chemin de formation vers le sacerdoce. Qu’y aurait-il de plus antinaturel qu’un séminariste ou un prêtre qui parle de Dieu avec familiarité, mais qui vit intérieurement comme si sa présence n’existait que dans les mots, et non dans l’épaisseur de la vie ? Rien ne serait plus dangereux que de s’habituer aux choses de Dieu sans vivre de Dieu. En définitive, tout commence — et revient toujours — à la relation vivante et concrète avec Celui qui nous a choisis sans aucun mérite de notre part.
Avoir une vision surnaturelle ne signifie pas fuir la réalité, mais apprendre à reconnaître l’action de Dieu dans les événements concrets de chaque jour ; un regard qui ne s’improvise ni ne se délègue, mais qui s’apprend et s’exerce dans les circonstances ordinaires de la vie. C’est pourquoi, si la vision surnaturelle est si décisive pour la vie chrétienne, elle l’est à plus forte raison pour celui qui agira in persona Christi, et elle mérite d’être gardée avec une attention particulière dès la phase formative, car elle est le principe qui donne unité à tout le reste.
Ce regard croyant sur la réalité doit se traduire chaque jour en choix concrets de vie ; autrement, même des pratiques intrinsèquement bonnes — comme l’étude, la prière, la vie communautaire — peuvent se vider intérieurement et se dénaturer, devenant un simple accomplissement formel. Une manière simple et éprouvée de garder ce regard est de s’exercer à la pratique de la présence de Dieu, qui maintient le cœur éveillé et la vie constamment référée à Lui.
L’Écriture Sainte exprime cette vérité par une image simple dans le Psaume 1, lorsqu’elle décrit le juste comme un « arbre planté près des cours d’eau, qui donne du fruit en son temps et dont le feuillage ne se flétrit pas » (v. 3). Il n’est pas fécond par absence de difficultés, mais par le lieu où il a enraciné. Le vent, l’hiver, la sécheresse ou la taille font partie de sa croissance, mais ni la tempête ni l’aridité ne le détruisent lorsque ses racines sont profondes et proches de la source. L’Écriture connaît cependant aussi le paradoxe du figuier qui ne donne pas de fruit malgré les soins reçus (cf. Lc 13, 6-9).
On dit que les arbres « meurent debout » : ils restent dressés, conservent l’apparence, mais à l’intérieur ils sont déjà secs. Quelque chose de semblable peut se produire dans la vie du séminaire ou d’un séminariste — et plus tard dans la vie d’un prêtre — lorsqu’on confond la fécondité avec l’intensité des activités ou avec le simple soin extérieur des formes. La vie spirituelle ne porte pas du fruit à cause de ce qui se voit, mais à cause de ce qui est profondément enraciné en Dieu. Lorsque cette racine est négligée, tout finit par se dessécher intérieurement, jusqu’à ce que, silencieusement, on « meure debout ».
En définitive, le regard surnaturel naît de l’aspect le plus simple et le plus décisif de la vocation : demeurer avec le Maître. Jésus a appelé ceux qu’il a choisis afin qu’« ils soient avec lui » (Mc 3, 14). Tel est le fondement de toute formation sacerdotale : rester avec Lui et se laisser former de l’intérieur ; voir Dieu agir et reconnaître comment il œuvre dans sa propre vie et dans celle de son peuple. Ainsi, bien que les moyens humains, la psychologie et les instruments formatifs soient précieux et nécessaires, ils ne peuvent remplacer cette relation. Le véritable protagoniste de ce chemin est l’Esprit Saint, qui configure le cœur, enseigne à correspondre à la grâce et prépare une vie féconde au service de l’Église. Tout commence maintenant, dans les choses ordinaires de chaque jour, où chacun décide s’il demeure avec le Seigneur ou s’il cherche à se soutenir seul par ses propres forces.
1er mars 2026 – Homélie du Pape L éon XIV lors de la Messe à l’occasion de sa Visite pastorale à la paroisse Ascension de Notre-Seigneur Jésus-Christ à Rome
Ce dimanche nous confronte au voyage d’Abraham (cf. Gn 12, 1-4) et à l’événement de la Transfiguration de Jésus (cf. Mt 17, 1-9).
Avec Abraham, chacun de nous peut se reconnaître en voyage. La vie est un voyage qui demande de la confiance, qui demande de s’en remettre à la Parole de Dieu qui nous appelle et qui nous demande parfois de tout quitter. On peut alors être tenté de fuir la précarité comme un vertige qui bouleverse, alors que c’est précisément en son sein que l’on peut apprécier une promesse de grandeur inattendue. Il arrive chaque jour – parce que le monde raisonne ainsi – que nous prenions la mesure de tout, que nous nous efforcions de tout contrôler. Mais de cette manière, nous perdons l’occasion de découvrir le véritable trésor, la perle précieuse, comme nous l’enseigne l’Évangile, que Dieu a cachée de manière surprenante dans notre champ (cf. Mt 13, 44).
Le voyage d’Abraham commence par une perte : la terre et la maison qui gardent les souvenirs de son passé. Mais il s’accomplira dans une nouvelle terre et dans une immense descendance, où tout devient bénédiction. Nous aussi, si nous nous laissons appeler par la foi à cheminer, à prendre de nouvelles décisions de vie et d’amour, nous cesserons de craindre de perdre quelque chose, car nous sentirons que nous grandissons dans une richesse que personne ne peut nous voler.
Les disciples de Jésus ont eux aussi dû faire face à un voyage, celui qui les mènerait à Jérusalem (cf. Lc 9, 51). Là, dans la Ville sainte, le Maître accomplirait sa mission, donnant sa vie sur la croix et devenant pour tous et pour toujours une bénédiction. Nous savons combien Pierre et tous les autres ont résisté à l’idée de le suivre. Mais ils devaient comprendre qu’on ne peut être une bénédiction qu’en surmontant l’instinct de se défendre et en accueillant ce que Jésus confie au geste eucharistique : la volonté d’offrir son corps comme pain à manger, de vivre et de mourir pour donner la vie. Voici le dimanche, chers frères et sœurs : c’est la pause sur le chemin qui nous rassemble autour de Jésus. Jésus nous encourage à ne pas nous arrêter et à ne pas changer de direction. Il n’y a pas de plus grande promesse, il n’y a pas de trésor plus précieux que de vivre pour donner la vie !
Peu avant le jour de la Transfiguration, Jésus avait confié à ses disciples quel serait le point d’arrivée du voyage qu’ils faisaient, à savoir sa passion, sa mort et sa résurrection. Vous vous souvenez de l’opposition de Pierre et de la réaction de Jésus qui lui dit : « Tu m’es un scandale, car tu ne penses pas selon Dieu, mais selon les hommes » (Mt 16, 23). Et voilà que, six jours plus tard, Jésus demande à Pierre, Jacques et Jean de l’accompagner sur la montagne. Ils ont encore dans les oreilles ces paroles difficiles à entendre ; ils ont encore dans l’esprit l’image pour eux inacceptable du Messie condamné à mort.
C’est cette obscurité intérieure des disciples que Jésus brise lorsqu’il se montre à eux, au sommet de la montagne, transfiguré dans une lumière éblouissante, inimaginable. Et dans cette vision glorieuse apparaissent à ses côtés Moïse et Élie, témoins du fait que toutes les Écritures s’accomplissent en Jésus (cf. Mt 17, 2-3).
Une fois de plus, Pierre devient le porte-parole de notre ancien monde et de son besoin désespéré d’arrêter les choses, de les contrôler. Un peu comme lorsque nous ne voulons pas qu’un rêve dans lequel nous nous réfugions se termine. Mais ici, il ne s’agit pas d’un rêve, mais d’un monde nouveau dans lequel entrer : la destination de notre voyage, une destination pleine de lumière et qui a les contours humains et divins de Jésus. En plantant des tentes, Pierre voudrait arrêter ce voyage, qui doit pourtant se poursuivre jusqu’à Jérusalem (cf. v. 4).
La voix qui sort de la nuée est celle du Père et ressemble à une supplication : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, écoutez-le » (v. 5). Cette voix résonne aujourd’hui pour nous : « Écoutez Jésus ! ». Et moi, très chers, parmi vous, je veux me faire l’écho de cet appel et vous dire : Je vous en prie, mes sœurs et mes frères, écoutons-le ! Il voyage avec nous, encore aujourd’hui, pour nous enseigner dans cette ville la logique de l’amour inconditionnel, de l’abandon de toute défense qui devient offense. Écoutons-le, entrons dans sa lumière pour devenir lumière du monde, à commencer par le quartier où nous vivons. Toute la vie de la paroisse et de ses groupes existe pour cela : c’est un service à la lumière, un service à la joie.
Lorsque nous constatons que tant de choses autour de nous ne vont pas, nous nous demandons parfois : mais ce que nous faisons a-t-il un sens ? La tentation du découragement s’insinue, avec la perte de motivation et d’élan. Au contraire, c’est précisément face au mystère du mal que nous devons témoigner de notre identité de chrétiens, de personnes qui veulent rendre perceptible le Royaume de Dieu dans les lieux et les temps où elles vivent.
Face à tout ce qui défigure l’homme et la vie, nous continuons à annoncer et à témoigner de l’Évangile, qui transfigure et donne la vie. Que la Très Sainte Vierge, Mère de l’Église, nous accompagne toujours et intercède pour nous.
8 mars 2026 – Homélie du Pape Léon XIV lors de la Messe célébrée à la paroisse Sainte Marie de la Présentation (Rome)
Le Seigneur nous appelle à nous convertir, tout en purifiant notre cœur par son amour et par les œuvres de charité qu’il nous propose d’accomplir. À cet égard, la rencontre entre Jésus et la Samaritaine nous touche avec une grande intensité. En effet, l’Évangile, en plus de nous parler, parle de nous et nous aide à revoir notre relation avec Dieu.
La soif de vie et d’amour de la Samaritaine est notre soif : celle de l’Église et de l’humanité tout entière, blessée par le péché mais encore plus intimement habitée par le désir de Dieu. Nous le recherchons comme l’eau, même lorsque nous n’en sommes pas conscients, chaque fois que nous nous interrogeons sur le sens des événements, chaque fois que nous ressentons à quel point nous manque le bien que nous voulons pour nous-mêmes et pour ceux qui nous entourent.
Dans cette recherche, nous rencontrons Jésus. Il est déjà là, au puits, où la Samaritaine le trouve seul, sous le soleil de midi, fatigué du voyage. La femme se rend au puits à cette heure inhabituelle, peut-être pour éviter les regards pleins de préjugés des autres femmes. Jésus lit dans son cœur la raison de cette marginalisation : ses mariages ratés et sa cohabitation actuelle la rendent indigne de se joindre aux filles, aux épouses et aux mères du village. Pourtant, Jésus s’assoit près du puits comme s’il l’attendait. Ce rendez-vous surprenant est l’une des façons dont, comme aimait à le répéter le pape François, le Christ révèle le Dieu des surprises : les plus belles, celles qui changent la vie, où qu’elles se rencontrent et quelle que soit la façon dont elles se présentent devant le Seigneur.
Cet homme aime la Samaritaine comme personne ne l’avait fait auparavant. Alors qu’elle cherchait l’eau quotidienne, Il veut lui donner une eau nouvelle, vivante, capable d’étancher toute soif et d’apaiser toute inquiétude, car cette eau jaillit du cœur de Dieu, plénitude inépuisable de toute attente.
L’initiative de Jésus inaugure ainsi la recherche d’un bien plus grand que l’eau elle-même : « Si tu connaissais le don de Dieu », dit le Seigneur à la femme. Il ne s’agit pas d’un reproche, mais d’une promesse : « Je suis ici pour te faire connaître Dieu, qui se fait don pour toi ». Oui, précisément pour toi, qui ne le connaissais pas, qui te considérais comme éloignée et condamnée. Ce don te transformera : tu deviendras toi-même une source qui jaillit pour la vie éternelle. En échange de la soif d’autrefois, pleine d’amertume et d’aridité spirituelle, le Fils de Dieu offre en cadeau une vie renouvelée par l’eau qui jaillit de la miséricorde du Père. Tout se transforme dans la rencontre avec le Seigneur : la femme assoiffée devient source, l’exclue devient confidente. La femme pleine de honte est maintenant remplie de joie ; celle qui était muette dans le village devient missionnaire pour tous ses habitants.
Elle n’aurait jamais imaginé qu’elle, si désorientée et vaincue par la vie, pourrait un jour goûter l’eau fraîche, pur don de Dieu, devenant à son tour un don pour les autres. Comment cela se produit-il ? En rencontrant Jésus, en dialoguant avec Lui, Verbe vivant de Dieu fait homme pour notre salut.
Le récit évangélique montre avec précision le cheminement de croissance de la femme, qui reconnaît peu à peu les caractéristiques fondamentales de l’identité de Jésus : homme, prophète, Messie et Sauveur. En restant à ses côtés et en appréciant sa compagnie, la Samaritaine devient à son tour une source de vérité. L’eau nouvelle du don de Dieu a commencé à jaillir dans son cœur, et elle se sent immédiatement poussée à retourner en courant dans son village, enfin libérée de la honte et désireuse de faire connaître à tous son Libérateur, Jésus, Celui qui a permis toute cette merveille. Elle court vers ceux qui la condamnaient auparavant, alors que Dieu l’a pardonnée, et elle raconte, annonce, témoigne. Le besoin d’eau, qui l’avait poussée à se rendre au puits, cède maintenant la place au désir de communiquer la nouveauté bouleversante qui l’a transformée.
Par le baptême, nous avons tous reçu la grâce d’une eau nouvelle, qui lave toute faute et désaltère toute soif. Comme à la femme samaritaine, nous avons le temps de redécouvrir le don de ce sacrement qui, comme une porte, nous a introduits à la foi et à la vie chrétienne. En bon berger attentionné, le Seigneur nous attend et nous accompagne toujours, là où nous vivons et tels que nous sommes. Il guérit nos blessures avec miséricorde et se donne à nous, nous rendant capables de devenir à notre tour un don pour nos frères.
Comme au puits de l’Évangile, des hommes et des femmes blessés dans leur âme, offensés dans leur dignité et assoiffés d’espoir viennent dans cette paroisse. C’est à vous qu’incombe la tâche urgente et libératrice de montrer la proximité de Jésus, sa volonté de racheter notre existence des maux qui la menacent en proposant une vie juste, vraie et pleine.
Que la parole de l’Évangile, qui jaillit en nous comme une source de vérité, aide chacun à ouvrir les yeux, afin de savoir évaluer avec sagesse ce qui est bien et ce qui est mal, formant ainsi des consciences libres et adultes.
13 mars 2026 – Discours du Pape Léon XIV, aux participants au cours annuel sur le for interne, organisé par la Pénitencerie apostolique
L’unité avec Dieu et avec l’Église est enfin le présupposé de l’unité intérieure des personnes, aujourd’hui si nécessaire dans ce temps de fragmentation que nous traversons. Cette unité intérieure apparaît comme un désir réel surtout chez les jeunes générations. Les promesses non tenues d’un consumérisme débridé et l’expérience frustrante d’une liberté détachée de la vérité peuvent se transformer, par la miséricorde divine, en occasions d’évangélisation : en faisant apparaître le sentiment d’inachèvement, elles permettent de susciter ces questions existentielles auxquelles seul le Christ répond pleinement. Dieu s’est fait homme pour nous sauver, et il le fait aussi en éduquant notre sens religieux, notre irrépressible désir de vérité et d’amour, afin que nous puissions accueillir le Mystère en qui « nous avons la vie, le mouvement et l’être » (Ac 17,28).
15 mars 2026 – Méditation du Pape Léon XIV lors de la prière mariale de l’Angelus
L’Évangile nous raconte la guérison d’un homme aveugle de naissance (cf. Jn 9, 1-41). À travers la symbolique de cet épisode, l’évangéliste Jean nous parle du mystère du salut : alors que nous étions dans les ténèbres, alors que l’humanité marchait dans les ténèbres (cf. Is 9,1), Dieu a envoyé son Fils, lumière du monde, pour ouvrir les yeux des aveugles et éclairer notre vie.
Les prophètes avaient annoncé que le Messie ouvrirait les yeux des aveugles (cf. Is 29,18 ; 35,5 ; Ps 146,8). Jésus lui-même confirme sa mission en montrant que « les aveugles recouvrent la vue » (Mt 11, 4) ; et il se présente en disant : « Je suis la lumière du monde » (Jn 8, 12). En effet, nous pouvons dire que nous sommes tous « aveugles de naissance », car, seuls, nous ne parvenons pas à voir en profondeur le mystère de la vie. C’est pourquoi Dieu s’est fait chair en Jésus, afin que la boue de notre humanité, pétrie du souffle de sa grâce, puisse recevoir une lumière nouvelle, capable de nous faire voir enfin les autres, Dieu et nous-mêmes dans la vérité.
Il est frappant de constater qu’au fil des siècles s’est répandue l’opinion, encore présente aujourd’hui, selon laquelle la foi serait une sorte de “saut dans le noir”, un renoncement à penser, de sorte qu’avoir la foi signifierait croire “aveuglément”. L’Évangile nous dit au contraire qu’au contact du Christ, les yeux s’ouvrent, au point que les autorités religieuses demandent avec insistance à l’aveugle guéri : « Comment tes yeux se sont-ils ouverts ? » (Jn 9, 10) ; et encore : « Comment a-t-il fait pour t’ouvrir les yeux ? » (v. 26).
Frères et sœurs, nous aussi, guéris par l’amour du Christ, nous sommes appelés à vivre un christianisme “les yeux ouverts”. La foi n’est pas un acte aveugle, une abdication de la raison, un repli dans quelque certitude religieuse qui nous éloigne du monde. Au contraire, la foi nous aide à regarder « du point de vue de Jésus, avec ses yeux : elle est une participation à sa façon de voir » (Enc. Lumen fidei, n. 18) et, par conséquent, elle nous demande d’“ouvrir les yeux”, comme Lui le faisait, en particulier sur les souffrances des autres et sur les blessures du monde.
Aujourd’hui, notamment, face aux nombreuses questions que se pose le cœur humain et aux situations dramatiques d’injustice, de violence et de souffrance qui marquent notre époque, une foi éveillée, attentive et prophétique est nécessaire, une foi qui ouvre les yeux sur les ténèbres du monde et y apporte la lumière de l’Évangile à travers un engagement pour la paix, la justice et la solidarité.
27 mars 2026 – Message du Pape Léon XIV à la Commission biblique pontificale à l'occasion de son Assemblée plénière [13-17 avril 2026]
Monsieur le Cardinal Président, chers membres de la Commission pontificale biblique,
Je suis heureux de m’adresser à vous à travers ce message, au début de votre Assemblée plénière annuelle. Vous êtes réunis pour approfondir le thème de la souffrance et de la maladie: une expérience qui concerne tous, chaque être humain, marqué par la fragilité, par la maladie et par la mort. En effet, notre nature blessée porte inscrite en elle la réalité de la limite et de la finitude.
Pourquoi la maladie ? Pourquoi la souffrance ? Pourquoi la mort ? Face à ces questions, même les croyants vacillent parfois, allant jusqu’à éprouver un sentiment de désarroi, même de désespoir et de rébellion contre Dieu.
À la lumière de la foi, nous savons en revanche que la douleur et la maladie peuvent rendre la personne plus sage et plus mûre, en aidant à discerner dans leur vie ce qui n’est pas essentiel pour s’adresser ou revenir au Seigneur. Nous puisons cette vision de foi de l’Écriture Sainte et de la Tradition de l’Église : à ce propos, je vous encourage à unir, dans votre travail exégétique, la recherche scientifique et l’attention aux expériences communes de la vie, afin d’en éclairer aussi les aspects les plus difficiles par la sagesse de la Parole inspirée.
L’évangéliste Marc rapporte qu’un jour Jésus, voyant les foules égarées et souffrantes, fut saisi de compassion pour elles, parce qu’elles étaient comme des brebis sans berger (cf. Mc 6, 34). Cette compassion de Jésus envers les nécessiteux et les malades revient souvent dans les pages de l’Évangile: le Seigneur a compassion d’un lépreux qui lui demande d’être guéri (cf. Mc 1, 40-41); il a compassion des foules affamées et épuisées et intervient en leur faveur (cf. Mc 8, 2); il a compassion de deux aveugles qui lui demandent de recouvrer la vue et les guérit (cf. Mt 20, 34); il est saisi d’une «grande compassion» pour une mère veuve qui accompagne son fils unique au tombeau, et il le ressuscite (cf. Lc 7, 13). La compassion du Christ envers tous ceux qui souffrent est si profonde qu’il s’identifie à eux: «J’étais malade et vous m’avez visité» (Mt 25, 36).
Le même Jésus, qui a parcouru le monde en faisant le bien partout et en guérissant toute sorte de maladie et d’infirmité, a ordonné à ses disciples de prendre soin des malades, de leur imposer les mains et de les bénir en son nom (cf. Mt 10, 8; Lc 10, 9). À travers l’expérience de la fragilité et de la maladie, nous aussi, nous pouvons et devons apprendre à marcher ensemble, dans la solidarité humaine et chrétienne, selon le style de Dieu, qui est compassion, proximité, tendresse et solidarité.
Fortifiés par la foi dans le Christ, nous pouvons alors vaincre la peur de la maladie et de la mort, précisément en prenant davantage conscience de notre fragilité à la lumière de sa passion, de sa mort et de sa résurrection. En effet, dans le Christ, la souffrance et la maladie ne sont plus le destin cruel devant lequel se soumettre sans comprendre. Avec Jésus, la douleur se transforme en amour, en rédemption et en aide fraternelle. Accueillons donc le Christ dans notre vie: Il est le seul médecin qui peut guérir pour toujours les maladies de l’âme.
Je vous invite à considérer, au-delà de la maladie, de la douleur physique et de la mort, également les souffrances des pauvres, des migrants, des derniers de la société, qui sont présentes dans de nombreuses pages de l’Écriture Sainte.
Contemplons en particulier la Vierge Marie souffrante avec Jésus, au pied de la Croix: en tant que Mère, elle endure sur le Calvaire les souffrances de son Fils et y participe avec un cœur rempli de foi, en offrant sa souffrance déchirante pour le bien de tous. De cette façon, son intercession acquiert pour nous une valeur unique.
L’exemple de la Mère invite en effet chaque croyant, non seulement à prier pour ses frères, mais aussi à imiter l’offrande humble de ses propres douleurs en union avec le sacrifice du Christ. En ce sens, chacun peut dire avec Marie: «Je complète en ma chair ce qui manque aux épreuves du Christ pour son Corps, qui est l’Église» (Col 1, 24). Cet accomplissement est réel en nous, même sans rien ajouter à l’œuvre salvifique de l’unique Rédempteur, qui est parfaite, universelle et surabondante: «La souffrance du Christ a créé le bien de la Rédemption du monde. Ce bien en lui-même est inépuisable et infini. Aucun homme ne peut lui ajouter quoi que ce soit» [1]. Cet accomplissement signifie plutôt que chaque personne souffrante devient participante de cette œuvre, s’y engage et l’exprime avec les caractéristiques uniques issues de sa propre histoire. En effet, le Christ «a ouvert sa souffrance à l’homme, parce que Lui-même, dans sa souffrance rédemptrice, a participé en un sens à toutes les souffrances humaines» [2].
Le Cardinal Président m’a informé que la Commission biblique analyse différentes figures de personnages bibliques souffrants. Leur ensemble deviendra certainement un beau symbole d’espérance pour toute personne qui unit ses souffrances au Christ crucifié, renouvelant ainsi la manifestation de son visage d’amour.
Très chers Membres de la Commission pontificale biblique, je vous exprime à tous ma reconnaissance personnelle et mes encouragements. En vous souhaitant une poursuite fructueuse de vos travaux, j’invoque la lumière de l’Esprit Saint et je vous accorde à tous la bénédiction apostolique.
Du Vatican, le 27 mars 2026
Léon PP. XIV
___________________
Saint Jean-Paul II, Lett. ap. Salvifici doloris (11 février 1984), n. 24.
Ibid., n. 20.
28 mars 2026 – Homélie du Pape Léon XIV lors de la Messe célébrée à Monaco au stade Louis II. (extraits)
Si les hommes oublient la Loi qui commande de ne pas tuer, Dieu n’oublie pas la promesse qui prépare le monde au salut.
De même qu’au commencement des temps Dieu donna la vie à l’être à partir du néant, de même, à la plénitude des temps, Il rachètera toute vie de la mort qui ruine la création.
La joie de la foi et la force de notre témoignage découlent de cette rédemption, en tout lieu et en tout temps. L’histoire de Jésus résume en effet le destin de chacun de nous, à commencer par les plus petits et les opprimés. Encore aujourd’hui, combien de calculs sont faits dans le monde pour tuer des innocents ; combien de fausses raisons sont revendiquées pour les éliminer ! Cependant face à l’insistance du mal la justice éternelle de Dieu se dresse, qui sans cesse nous délivre de nos tombeaux, comme pour Lazare, et nous donne une vie nouvelle. Il convertit la dureté du cœur en transformant le pouvoir en service, en manifestant le véritable nom de sa toute-puissance : miséricorde. C’est la miséricorde qui sauve le monde : elle prend soin de chaque existence humaine, depuis son apparition dans le sein maternel jusqu’au moment où elle se flétrit, et dans toute ses fragilités.
La voix des prophètes, témoigne de la manière dont Dieu accomplit son dessein de salut. Ézéchiel annonce que l’œuvre divine commence par une libération (Ez 37,23) et s’accomplit par la sanctification du peuple (cf. v. 28) : un chemin de conversion. Il ne s’agit pas d’une initiative privée ou individuelle, mais d’une initiative qui nous engage tous, qui transforme nos relations avec Dieu et avec notre prochain.
La libération prend avant tout la forme d’une purification des « idoles immondes » (v. 23). Que sont-elles ? Par ce terme, le prophète désigne toutes ces choses qui asservissent le cœur, qui l’achètent et le corrompent. Le mot idole signifie “petite idée”, c’est-à-dire une vision réduite qui diminue non seulement la gloire du Tout-Puissant, en le transformant en objet, mais aussi l’esprit de l’homme. Les idolâtres sont des personnes à la vue courte : ils regardent ce qui captive leur yeux en les aveuglant. Les grandes et bonnes choses de cette terre se changent en idoles qui deviennent des servitudes, non pas pour ceux qui en sont privés, mais pour ceux qui s’en repaissent, laissant le prochain dans la misère et la tristesse. L’affranchissement des idoles libére d’un pouvoir qui se fait domination, de la richesse qui devient convoitise, de la beauté qui porte à vanité.
Dieu ne nous abandonne pas dans ces tentations. Il vient au secours de l’homme, faible et triste, qui croit que les idoles du monde lui sauveront la vie. Comme l’enseigne saint Augustin, « l’homme se libère de leur emprise lorsqu’il croit en Celui qui, pour le relever, a donné un exemple d’humilité » (De civitate Dei, VII, 33). Cet exemple, c’est la vie même de Jésus, Dieu fait homme pour notre salut. Au lieu de nous punir, Il détruit le mal par son amour, accomplissant ainsi une promesse solennelle : « Je les purifierai. Alors ils seront mon peuple et moi Je serai leur Dieu » (Ez 37, 23). Le Seigneur change l’histoire du monde en nous appelant de l’idolâtrie à la vraie foi, de la mort à la vie.
Chaque vie brisée est une blessure infligée au Corps du Christ. Ne nous habituons pas au fracas des armes, aux images de guerre ! La paix n’est pas un simple équilibre des forces, elle est l’œuvre de cœurs purifiés, l’œuvre de ceux qui voient dans l’autre un frère à protéger, et non un ennemi à abattre.
Rendez heureux beaucoup de personnes par votre foi en manifestant la joie authentique, celle qui ne se gagne pas par un pari, mais qui se partage par la charité. La source de cette joie est l’amour de Dieu : amour pour la vie naissante et indigente, à accueillir et à soigner sans cesse ; amour pour la vie jeune et âgée, à encourager dans les épreuves de chaque âge ; amour pour la vie, en bonne santé comme malade, parfois solitaire, qui a toujours besoin d’être accompagnée avec attention.
Donner la vie de Dieu. Une tâche sublime et impossible sans donner notre vie au prochain. Une tâche passionnante et féconde, lorsque l’Évangile éclaire nos pas.
2 avril 2026 – Homélie du Pape Léon XIV lors de la Messe Chrismale, en la Basilique Saint Pierre
Nous savons qu’être envoyé demande avant tout un détachement, c’est-à-dire le risque de quitter ce qui est familier et sûr pour s’aventurer vers la nouveauté. Il est intéressant de noter que « dans la puissance de l’Esprit » (Lc 4, 14) descendu sur Lui après son baptême dans le Jourdain, Jésus retourne en Galilée et vient « à Nazareth, où il avait été élevé » (Lc 4, 16). C’est le lieu qu’Il doit désormais quitter. Il se déplace « selon son habitude » (v. 16), mais pour inaugurer un temps nouveau. Il devra désormais quitter définitivement ce village afin que mûrisse ce qui y a germé, sabbat après sabbat, dans l’écoute fidèle de la Parole de Dieu. De même, Il appellera d’autres personnes à partir, à prendre des risques afin qu’aucun lieu ne devienne une clôture, aucune identité une tanière.
Nous suivons Jésus qui « ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais qui s’est anéanti » (Ph 2, 6-7). Toute mission commence par ce genre de dépouillement dans lequel tout renaît. Notre dignité d’enfants de Dieu ne peut pas nous être enlevée, ni se perdre, pas plus que les affections, les lieux, les expériences qui sont à l’origine de notre vie ne peuvent être effacés. Nous sommes les héritiers de tant de biens et, à la fois, des limites d’une histoire dans laquelle l’Évangile doit apporter lumière et salut, pardon et guérison. Il n’y a donc pas de mission sans réconciliation avec nos origines, avec les dons et les limites de la formation reçue. Mais, en même temps, il n’y a pas de paix sans départs, il n’y a pas de conscience sans détachement, il n’y a pas de joie sans risque. Nous sommes le Corps du Christ si nous allons de l’avant, en faisant le point sur le passé sans en être prisonniers. Tout se retrouve et se multiplie si l’on a d’abord su lâcher prise, sans crainte. C’est un premier secret de la mission. Et on ne l’expérimente pas une seule fois, mais à chaque nouveau départ, à chaque nouvel envoi.
Le cheminement de Jésus nous révèle que la disponibilité à se perdre, à se dépouiller, n’est pas une fin en soi mais une condition à la rencontre et à l’intimité. L’amour n’est véritable que s’il est désarmé. Il n’a besoin que de peu de choses, d’aucune ostentation. Il préserve délicatement la faiblesse et la nudité. Nous avons du mal à nous lancer dans une mission aussi exposée, et pourtant il n’y a pas de “bonne nouvelle pour les pauvres” (cf. Lc 4, 18) si nous allons vers eux avec les signes du pouvoir ; ni de véritable libération si nous ne nous libérons pas de ce que nous possédons. Nous touchons ici à un deuxième secret de la mission chrétienne. Après la loi du détachement, il y a celle de la rencontre. Nous savons qu’au cours de l’histoire, la mission a souvent été dénaturée par des logiques de domination, tout à fait étrangères à la voie de Jésus-Christ. Saint Jean-Paul II a eu la lucidité et le courage de reconnaître qu’ « en raison du lien qui, dans le Corps mystique, nous unit les uns aux autres, nous tous, bien que nous n’en ayons pas la responsabilité personnelle et sans nous substituer au jugement de Dieu qui seul connaît les cœurs, nous portons le poids des erreurs et des fautes de ceux qui nous ont précédés ». [1]
Il est désormais primordial de rappeler que, ni dans le domaine pastoral, ni dans le domaine social et politique, le bien ne peut découler de l’abus de pouvoir.
Il existe une dimension, peut-être la plus radicale, de la mission chrétienne. La dramatique “possibilité de l’incompréhension et du rejet” se manifeste déjà dans la violente réaction des habitants de Nazareth face à la parole de Jésus : « À ces mots, dans la synagogue, tous devinrent furieux. Ils se levèrent, poussèrent Jésus hors de la ville, et le menèrent jusqu’à un escarpement de la colline où leur ville est construite, pour le précipiter en bas » (Lc 4, 28-29). Bien que la lecture liturgique ait omis cette partie, ce que nous nous apprêtons à célébrer à partir de ce soir nous engage à ne pas fuir, mais à “passer au milieu” de l’épreuve, comme Jésus qui, « passant au milieu d’eux, allait son chemin » (Lc 4, 30). La croix fait partie de la mission : l’envoi devient plus amer et effrayant, mais aussi plus gratuit et libérateur. L’occupation impérialiste du monde est alors interrompue de l’intérieur, la violence qui, jusqu’à aujourd’hui fait loi, est démasquée. Le Messie pauvre, prisonnier, opprimé, plonge dans les ténèbres de la mort, mais c’est ainsi qu’Il met en lumière une création nouvelle.
Dans la vie, nous pouvons traverser des situations où tout semble fini. Nous nous demandons alors si la mission n’a pas été vaine. C’est vrai, contrairement à Jésus, nous connaissons aussi des échecs qui dépendent de nos insuffisances ou de celles des autres, souvent d’un enchevêtrement de responsabilités, d’ombres et de lumières. Mais nous pouvons faire nôtre l’espérance de nombreux témoins.
Ce sont les saints qui font l’histoire.
En cette heure sombre de l’histoire, il a plu à Dieu de nous envoyer répandre le parfum du Christ là où règne l’odeur de la mort.
--------------------------------
[1] Saint Jean-Paul II, Bulle d’indiction du Grand Jubilé de l’an 2000 Incarnationis mysterium (29 novembre 1998), n. 11.
2 avril 2026 – Homélie de Léon XIV lors de la Messe In Cena Domini, célébrée à Saint Jean de Latran
La liturgie solennelle de ce soir nous fait entrer dans le Triduum de la passion, de la mort et de la résurrection du Seigneur. Nous franchissons ce seuil, non comme spectateurs ou par inertie, mais parce que Jésus lui-même nous y implique spécialement : en qualité d’invités à la Cène où le pain et le vin deviennent pour nous Sacrement du salut. Nous participons à un banquet au cours duquel le Christ, « ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’à la fin » (Jn 13, 1). Son amour se fait geste et nourriture pour tous, en révélant la justice de Dieu. Là même où le mal fait rage dans le monde, Jésus aime définitivement, pour toujours, de tout son être.
Au cours de cette dernière Cène, Il lave les pieds de ses apôtres, en disant : « C’est un exemple que je vous ai donné, pour que vous fassiez, vous aussi, comme moi j’ai fait pour vous. » (Jn 13, 15). Le geste du Seigneur ne fait qu’un avec la table à laquelle Il nous invite. C’est un exemple du sacrement : tout en en confirmant le sens, Il nous confie une tâche que nous voulons assumer comme nourriture pour notre vie. L’évangéliste Jean choisit le mot grec hupódeigma pour raconter l’événement auquel il a assisté. Il signifie “ce qui est présenté juste sous les yeux”. Ce que le Seigneur nous montre, en prenant l’eau, la vasque et le tablier, est bien plus qu’un modèle moral. Il nous confie sa propre forme de vie. Laver les pieds est un geste qui résume la révélation de Dieu, signe exemplaire du Verbe fait chair, sa mémoire incomparable. En s’appropriant la condition du serviteur, le Fils révèle la gloire du Père, bouleversant les critères mondains qui ternissent notre conscience.
Au même titre que la surprise muette de ses disciples, l’orgueil humain nous ouvre les yeux sur ce qui se passe : à l’instar de Pierre, qui résiste d’abord à l’initiative de Jésus, nous devons nous aussi « réapprendre sans cesse que la grandeur de Dieu diffère de notre conception de la grandeur, […] car nous désirons systématiquement un Dieu de succès et non de Passion » (Homélie de la Messe in coena Domini, 20 mars 2008). Ces paroles du Pape Benoît XVI reconnaissent lucidement que nous sommes toujours tentés de rechercher un Dieu qui “nous serve”, qui nous fasse gagner, qui soit utile comme l’argent et le pouvoir. Nous ne comprenons pas, en revanche, que Dieu nous sert vraiment, certes, mais par le geste gratuit et humble du lavement des pieds : voilà la toute-puissance de Dieu. C’est ainsi que s’accomplit la volonté de consacrer sa vie à celui qui, sans ce don, ne peut exister. Le Seigneur s’agenouille pour laver l’homme, par amour pour lui. Et le don divin nous transforme.
Par son geste, en effet, Jésus purifie non seulement notre image de Dieu des idolâtries et des blasphèmes qui l’ont souillée, mais il purifie notre image de l’homme qui se croit puissant quand il domine, qui veut vaincre en tuant ceux qui lui sont égaux, qui se croit grand quand il est craint. Vrai Dieu et vrai homme, le Christ nous donne au contraire un exemple de dévouement, de service et d’amour. Nous avons besoin de son exemple pour apprendre à aimer, non pas parce que nous en sommes incapables mais pour nous éduquer nous-mêmes, les uns les autres, à l’amour véritable. Apprendre à agir comme Jésus, Signe que Dieu inscrit dans l’histoire du monde, est la tâche de toute une vie.
Il est le critère authentique, le « Maître et Seigneur » (Jn 13, 13) qui fait tomber tous les masques du divin et de l’humain. Il ne donne pas cet exemple quand tout le monde est heureux et l’aime, mais durant la nuit où il était trahi, dans l’obscurité de l’incompréhension et de la violence, afin qu’il soit bien clair que le Seigneur ne nous aime pas parce que nous sommes bons et purs. Il nous aime, et c’est pourquoi Il nous pardonne et nous purifie. Le Seigneur nous aime pas à condition de nous faire laver par sa miséricorde : il nous aime, et c’est pourquoi il nous lave, afin que nous puissions répondre à son amour.
Apprenons de Jésus ce service réciproque. Il ne nous demande pas en effet de le lui rendre, mais de le partager entre nous : « Vous aussi, vous devez vous laver les pieds les uns aux autres » (Jn 13, 14). Le Pape François commentait ainsi : « C’est un devoir qui me vient du cœur : je l’aime. J’aime cela et j’aime le faire parce que le Seigneur m’a enseigné ainsi » (Homélie de la messe in coena Domini, 28 mars 2013). Il ne parlait pas d’un impératif abstrait, d’un commandement formel et vide, mais il exprimait sa ferveur obéissante pour la charité du Christ, source et modèle de notre charité. L’exemple donné par Jésus, en effet, ne peut être imité par convenance, à contrecœur ou par hypocrisie, mais uniquement par amour.
Se laisser servir par le Seigneur est donc une condition pour servir comme Il l’a fait, Lui. « Si tu ne te laisses pas laver - dit Jésus à Pierre - tu n’auras pas part avec moi » (Jn 13, 8). Si tu ne m’accueilles pas comme serviteur, tu ne peux pas croire en moi et me suivre comme Seigneur. En lavant notre chair, Jésus purifie notre âme. En Lui, Dieu a donné un exemple non de la manière dont on domine, mais de celle dont on libère ; de la manière de donner sa vie, non celle de la détruire.
Alors, face à une humanité à genoux, face à de nombreux exemples de brutalité, agenouillons-nous nous aussi en tant que frères et sœurs des opprimés. C’est ainsi que nous voulons suivre l’exemple du Seigneur, en accomplissant ce que nous avons entendu dans le livre de l’Exode : « Ce jour sera pour vous un mémorial » (Ex 12, 14). Oui, toute l’histoire biblique converge vers Jésus, véritable agneau pascal. À travers Lui, les figures anciennes trouvent leur pleine signification, car le Christ sauveur célèbre la Pâque de l’humanité, ouvrant à chacun le passage du péché au pardon, de la mort à la vie éternelle : « Ceci est mon corps, qui est pour vous ; faites ceci en mémoire de moi » (1 Co 11, 24).
En renouvelant les gestes et les paroles du Seigneur, précisément ce soir, nous faisons mémoire de l’institution de l’Eucharistie et de l’Ordre sacré. Le lien intrinsèque entre ces deux sacrements représente le don parfait de Jésus, Grand Prêtre et Eucharistie vivante pour l’éternité : dans le pain et le vin consacrés se trouve en effet le « sacrement de l’amour, signe de l’unité, lien de la charité, banquet pascal, dans lequel le Christ est mangé, l’âme est comblée de grâce et le gage de la gloire future nous est donné » (Const. dogm. Sacrosanctum Concilium, 47). Dans les évêques et les prêtres, constitués « prêtres de la nouvelle Alliance » selon le commandement du Seigneur (Concile de Trente, De Missae Sacrificio, 1), réside le signe de sa charité envers tout le Peuple de Dieu que nous sommes appelés à servir, chers confrères, de tout notre être.
Le Jeudi-Saint est donc un jour de profonde gratitude et de fraternité authentique. Que l’adoration eucharistique de ce soir, dans chaque paroisse et chaque communauté, soit un moment pour contempler le geste de Jésus, en nous mettant à genoux comme Il l’a fait, et en demandant la force de l’imiter dans le service avec le même amour.
14 mai 2026 – Discours du Pape Léon XIV à l'université Sapienza de Rome
L’inquiétude a un visage triste : nous ne devons pas nous cacher que beaucoup de jeunes vont mal. Pour tous, il existe des saisons difficiles ; mais certains peuvent avoir l’impression qu’elles ne finissent jamais. Aujourd’hui, cela dépend de plus en plus du chantage des attentes et de la pression de la performance. C’est le mensonge envahissant d’un système déformé, qui réduit les personnes à des chiffres en exacerbant la compétition et en nous abandonnant à des spirales d’anxiété. Ce malaise spirituel de nombreux jeunes nous rappelle précisément que nous ne sommes pas la somme de ce que nous possédons, ni une matière assemblée par hasard dans un cosmos muet. Nous sommes un désir, non un algorithme ! C’est précisément cette dignité particulière qui me conduit à partager avec vous deux questions.
À vous, les jeunes, ce malaise demande : « Qui es-tu ? » Être nous-mêmes, en effet, est l’engagement caractéristique de la vie de tout homme et de toute femme. « Qui es-tu ? » est la question que nous nous posons les uns aux autres ; la question que nous adressons silencieusement à Dieu ; la question à laquelle nous seuls pouvons répondre, pour nous-mêmes, mais à laquelle nous ne pouvons jamais répondre seuls. Nous sommes nos liens, notre langage, notre culture.
23 mai 2026 – Discours du Pape Léon XIV à Acerra : Rencontre avec les maires et les fidèles des différentes communes de la « Terre des Feux », en Italie
Chers frères et sœurs, bonjour à tous !
Je salue les autorités et je remercie tous ceux qui ont collaboré à la préparation de la rencontre d’aujourd’hui. Merci à tous d’être ici !
Je suis heureux de passer cette matinée de samedi parmi vous, afin de visiter de nouveau une région dont aucune injustice ne peut effacer la beauté. Dans la vie, nous comprenons que plus une beauté est fragile, plus elle demande soin et responsabilité. Chers amis, tel est le sens principal de ma présence aujourd’hui à Acerra : confirmer et encourager cet élan de dignité et de responsabilité que tout cœur honnête ressent lorsque la vie germe et qu’elle est aussitôt menacée par la mort. Celui qui a le don de la foi comprendra qu’un tel élan vient de Dieu créateur, qui cherche en chaque homme et en chaque femme des coopérateurs à ses projets de vie.
Il y a peu de temps, dans la cathédrale, j’ai rencontré certaines familles des victimes de la pollution qui, au cours des dernières décennies, a tristement rendu cette région célèbre sous le nom de « Terre des feux » : une expression qui ne rend pas justice au bien qui existe et qui résiste, mais qui a certainement favorisé une prise de conscience générale de la gravité des malversations et de l’indifférence qui ont laissé place aux crimes. J’ai voulu remercier les évêques, prêtres, diacres, religieuses, religieux et laïcs qui ont accueilli avec promptitude le message de l’encyclique Laudato si’ et l’appel constant du pape François à être une Église en sortie, missionnaire et synodale. Marcher ensemble, vaincre l’autoréférentialité, oser la prophétie malgré les résistances et les menaces, voilà ce que le Seigneur nous demande et ce que son Esprit inspire.
Sur cette terre, en effet, la vie existe et lutte contre la mort ; la justice existe et triomphera. Il faut certes choisir la vie et se libérer des liens de mort. Il y a toujours une forme de commodité cachée dans la résignation, dans les compromis, dans le fait de repousser les décisions nécessaires et courageuses. Le fatalisme, la plainte, le fait de rejeter la faute sur les autres sont le terreau de l’illégalité et un principe de désertification des consciences. C’est pourquoi je voudrais dire à chacun de vous : assumons nos responsabilités, choisissons la justice, servons la vie ! Le bien commun passe avant les affaires de quelques-uns, avant les intérêts particuliers, petits ou grands.
Cette terre a payé un lourd tribut, elle a enseveli beaucoup de ses enfants, elle a assisté à la souffrance d’enfants et d’innocents. La valeur et le poids de cette douleur imposent d’essayer ensemble d’être témoins d’une nouvelle alliance. Vous êtes en marche vers le temps de la renaissance, qui n’est pas un temps d’oubli, mais d’action éthique et de mémoire active. C’est le moment d’un regard contemplatif, celui auquel l’encyclique Laudato si’ a appelé tous les êtres humains, chacun à partir de ses responsabilités. « La culture écologique – écrivait le pape François – ne peut se réduire à une série de réponses urgentes et partielles aux problèmes qui se présentent concernant la dégradation environnementale, l’épuisement des réserves naturelles et la pollution. Elle devrait être un regard différent, une pensée, une politique, un programme éducatif, un style de vie et une spiritualité qui donnent forme à une résistance face à l’avancée du paradigme technocratique » (Laudato si’, 111).
Frères et sœurs, ce paradigme se présente encore aujourd’hui comme vainqueur : il est à l’origine de la multiplication des conflits, derrière lesquels se cache la course à l’accaparement des ressources ; nous le voyons résister chaque fois que ceux qui ont des responsabilités politiques et institutionnelles se montrent trop faibles face aux puissants ; nous le retrouvons actif dans un développement technologique qui vise les profits vertigineux de quelques-uns et reste aveugle devant les personnes, leur travail et leur avenir. Voilà pourquoi, si nous sommes appelés à changer, c’est à partir de notre regard.
Selon certains, laisser un monde meilleur à nos enfants est devenu une ambition très grande. Mais ne doit pas être trop grande la mission de laisser au monde des fils et des filles meilleurs. L’engagement éducatif est à notre portée et il est prioritaire. Éducation des jeunes, certes, mais aussi des adultes ; des enfants, mais aussi des personnes âgées ; des citoyens et de leurs gouvernants ; des travailleurs et des employeurs ; des fidèles et des pasteurs : nous avons tous encore à apprendre. Chacun a quelque chose à donner, mais il doit d’abord apprendre à recevoir. Il n’est pas facile de l’admettre, pourtant c’est là le commencement de l’avenir : comme une porte qui s’ouvre sur ce que jusqu’ici nous n’avons ni assez pensé, ni assez cru, ni assez aimé. Apprendre encore : voilà ce qui fait de nous une communauté. Pour les chrétiens, c’est « faire route » avec Jésus : devenir, à tout âge, toujours davantage et toujours mieux ses disciples.
Chers amis, c’est un véritable changement de mentalité économique, civile et même religieuse qui édifiera le bien capable de guérir cette terre et la planète entière. Entre les personnes, les institutions, les organisations publiques et privées, il faut consolider et élargir l’alliance qui porte déjà ses premiers fruits sur le plan éducatif et social. Elle ne se contentera pas de combattre et de démanteler les alliances criminelles, mais elle reliera positivement et multipliera les meilleures forces et les grandes idées qui existent déjà dans vos cœurs.
Je voudrais ici remercier ces « pionniers » qui, par leur engagement courageux, ont été les premiers à dénoncer les maux de cette terre et à attirer l’attention sur la réalité obscurcie et niée de son empoisonnement : je pense en particulier aux membres des associations écologistes. Nous savons désormais tous qu’il faut veiller sur la santé de la création comme on veille sur la porte de sa maison, repousser les tentations de pouvoir et d’enrichissement liées aux pratiques qui polluent la terre, l’eau, l’air et la coexistence humaine. Nous réaliserons, pas à pas mais rapidement, une économie moins individualiste, un système moins consumériste. Que de déchets, que de gaspillage, que de poisons sont venus d’un modèle de croissance qui nous a comme ensorcelés, nous laissant plus malades et plus pauvres. Apprenons alors à être riches autrement : plus attentifs aux relations, plus attachés au bien commun, plus enracinés dans notre territoire, plus reconnaissants dans l’accueil et l’intégration de ceux qui viennent vivre parmi nous.
C’est à partir de cette conversion que peuvent se construire de bonnes pratiques communautaires : à travers des personnes et des entreprises qui cultivent le sens de la limite et non celui de la transgression irresponsable ; qui ont le goût de la restauration plutôt que la logique de l’invasion ; faim et soif de justice plutôt que de possession. Être proches du cœur humain, et donc plus proches de Dieu qui l’a créé, signifie désirer une communauté plus inclusive, plus unie, moins marquée par la marginalisation et les divisions. Mais le chemin à parcourir est étroit, car il commence par nous-mêmes, là où nous nous trouvons. Réussir à corriger la trajectoire, agir chaque jour sur les habitudes et les préjugés dans lesquels nous nous sommes installés, voir au-delà de notre propre cercle, signifie vraiment se rencontrer. C’est parfois un sentier escarpé et peu tracé.
Un exemple concret : le nom « Terre des feux » renvoie aux incendies allumés aux marges des villes, parfois par des minorités rejetées et marginalisées, des frères et sœurs que peu de personnes connaissent et estiment. La marginalisation produit toujours l’insécurité : le chemin exigeant consiste à combattre la marginalisation et non les marginalisés, à briser toute la chaîne et non à frapper seulement le dernier maillon. Vous le savez bien !
En cette année jubilaire de saint François, patron de l’Italie, le Pauvre d’Assise nous rappelle précisément que la paix est fondée sur le soin porté à l’autre, sur la fraternité : nous avons été placés dans une maison commune pour apprendre à vivre ensemble. Les problèmes de cette maison sont nos problèmes ; sa beauté est notre beauté. Nous avons la mission de veiller comme des sentinelles dans la nuit. Nous pouvons être parmi ceux qui verront l’aube nouvelle.
Frères et sœurs, je vous remercie beaucoup : cette visite est très précieuse pour le Pape ! Je vous porte dans ma prière, en confiant à notre Mère Marie, Étoile du matin, chacun de vous, vos familles, le présent et l’avenir de vos communautés. Merci !
25 mai 2026 – Discours du Pape Léon XIV aux membres de l'Intergroupe « Démographie » du Parlement européen
En tant que représentants de vos peuples respectifs, reflétant une pluralité d’opinions politiques au sein des États membres de l’Union européenne, votre attention portée à la question démographique du continent est certainement opportune, car cette question représente un défi urgent aux implications concrètes pour des millions de personnes et leurs familles à travers « ce qui devient le “vieux continent” — non plus à cause de sa glorieuse histoire, mais à cause de son âge avancé », comme le soulignait souvent le pape François (Discours aux États généraux de la natalité, 14 mai 2021).
Les problèmes résultant d’une démographie à croissance nulle sont nombreux et complexes et comprennent notamment la pandémie de la solitude. De plus, les données démographiques ne sont pas de simples statistiques, mais parlent de paternité, de maternité et d’enfants. Et les enfants sont l’avenir ! Pourtant, parler de l’avenir renvoie à un développement intégral et durable, sérieusement entravé sans solidarité entre les générations (cf. Compendium de la doctrine sociale de l’Église, 195). Malheureusement, une telle solidarité exige un équilibre intergénérationnel qui fait actuellement défaut en Europe.
En outre, au cours des dernières décennies, nous pouvons constater qu’un rejet de l’inspiration chrétienne des pères fondateurs des institutions de l’Union européenne a conduit à une période de stérilité dramatique, non seulement parce que trop de personnes ont été privées du droit de naître, mais aussi parce qu’il y a eu un échec dans la transmission des outils matériels et culturels dont les jeunes ont besoin pour affronter l’avenir (cf. pape François, Discours aux participants du dialogue « Repenser l’Europe : une contribution chrétienne à l’avenir du projet européen », 28 octobre 2017).
Par conséquent, nous sommes souvent confrontés aux affirmations contradictoires de politiques prétendument favorables à la famille qui, simultanément, favorisent la discrimination contre la maternité, exaltent l’avortement comme un droit et sapent les fondements mêmes du désir de fonder une famille. Heureusement, il existe aujourd’hui parmi nous de merveilleuses exceptions !
Toutes ces questions doivent donc être étudiées et affrontées de manière urgente et coordonnée par un large éventail d’acteurs académiques, politiques et sociaux. Le défi démographique constitue un tournant crucial pour l’avenir anthropologique, social et économique de l’Europe. Votre engagement, avec sa composition transpartisane, peut en effet jouer un rôle vital et constitue un cadre idéal pour explorer des voies capables de faire naître des idées innovantes, dont l’Europe et le monde ont désespérément besoin. Un tel dialogue doit inclure non seulement les différentes institutions européennes et les gouvernements, mais aussi l’ensemble de la société civile, dont les chrétiens font partie intégrante.
Au cœur de ces défis pressants, et comme clé des solutions à apporter, se trouvent la dignité fondamentale de toute personne et le rôle de la famille dans la société. Comme le rappelait saint Jean-Paul II, la famille est « la première et irremplaçable école de vie sociale » (Familiaris Consortio, 43) et elle est fondée sur le mariage entre un homme et une femme, réalité qui unit les dimensions personnelle et publique.
À la lumière de cela, vos discussions ont également pour mission de promouvoir la responsabilité partagée et le rôle actif des familles dans la vie sociale, politique et culturelle (cf. Discours aux participants à la rencontre promue par le CELAM, l’Académie pontificale pour la Vie et l’Institut Jean-Paul II, 19 septembre 2025). Car ce n’est qu’en respectant et en promouvant cette place centrale de la famille, et en appliquant le principe de subsidiarité, qu’il est possible d’éviter les deux extrêmes de l’intervention excessive de l’État et de l’individualisme.
Enfin, cette approche ne consiste pas à revenir à des modèles sociaux du passé, mais à offrir aux hommes et aux femmes de notre temps les principes immuables capables de les guider pour répondre aux questions fondamentales posées à chaque époque : quel est le sens et la valeur de la vie humaine ? Qu’est-ce qu’une société humaine authentique ? Et quel type de monde voulons-nous transmettre aux générations futures ?
À cet égard, les politiques nationales et européennes doivent être élaborées et mises en œuvre en partenariat avec la société civile. Je voudrais ici souligner que la coopération de l’Intergroupe avec la Fédération des Associations Familiales Catholiques en Europe (FAFCE) et avec la Commission des Conférences épiscopales de l’Union européenne (COMECE) offre un excellent exemple de la manière dont différentes entités — chacune avec son propre domaine de compétence — peuvent travailler ensemble afin de favoriser des changements efficaces qui amélioreront la qualité de vie de tous.
Telle est l’impulsion que les chrétiens apportent au projet européen, afin que les politiques considèrent la personne humaine dans toute son intégralité et promeuvent toujours la dignité de l’être humain. De cette manière, un chemin véritablement humain pourra s’ouvrir pour résoudre la crise démographique, orienté vers le bien commun et le bien-être des générations futures. En effet, seul un nouveau printemps pour la famille peut transformer le froid hivernal de nos populations vieillissantes !
Avec ces réflexions, je prie afin que vous poursuiviez vos efforts essentiels pour promouvoir les familles et la dignité de toute personne. En vous offrant à chacun mes vœux les plus sincères, j’invoque sur vous et sur vos proches l’abondance des bénédictions du Dieu Tout-Puissant.
30 mai 2026 – Discours du Pape Léon XIV Aux participants à la Rencontre internationale sur « Educación sobre salud mental »
je suis heureux de pouvoir vous rencontrer à l’occasion de ce dialogue consacré à l’un des défis les plus urgents et décisifs de notre temps: la relation entre l’éducation, la santé mentale et les technologies numériques.
Je tiens à exprimer ma gratitude à l’Organisation des États ibéro-américains, à la Commission pontificale pour l’Amérique latine, au Dicastère pour la culture et l’éducation et à tous ceux qui ont rendu possible cette initiative, née du désir partagé de construire ensemble d’authentiques «cartes d’espérance».
Cette rencontre s’inscrit dans une perspective particulièrement tournée vers l’espace ibéro-américain, que je porte au plus profond de mon cœur: une géographie aux richesses spirituelles et humaines extraordinaires. Nous trouvons une image éloquente de cette sagesse, par exemple, dans les tissus artisanaux qui, avec leurs multiples fils et leurs couleurs intenses, nous enseignent qu’aucun fil ne suffit à lui seul à créer le motif. Seul l’entrelacement patient engendre beauté et résistance. Chaque fil conserve sa couleur, mais prend tout son sens au sein d’une trame plus large.
L’éducation est elle aussi appelée aujourd’hui à se redécouvrir ainsi: non pas comme la construction d’individualismes isolés, ni comme une simple transmission de compétences, mais comme l’art de tisser la communion.
Les peuples anciens levaient le regard vers le ciel pour observer les constellations. Ils y cherchaient une orientation; ils apprenaient à reconnaître le rythme des saisons, le moment des semailles et celui des récoltes. Ils n’observaient pas les étoiles uniquement par curiosité abstraite, mais aussi parce qu’elles aidaient à comprendre quel était le moment opportun pour agir, en préservant l’harmonie entre l’homme, la nature et le temps.
Aujourd’hui, nous devons à nouveau lever les yeux (cf. Jn 4, 35). Dans la Lettre apostolique Dessiner de nouvelles cartes d’espérance, j’ai invité à construire une constellation éducative mondiale, au sein de laquelle chaque institution, chaque culture et chaque peuple puisse apporter sa contribution originale pour éclairer le chemin de l’humanité. Chaque culture trouve un sens dans l’observation des constellations. Chaque culture est appelée à collaborer à l’élaboration d’un itinéraire commun, en prenant conscience d’appartenir à une seule et même famille humaine.
Prendre conscience de ce grand patrimoine culturel pourra nous aider à faire face à l’une des plus grandes formes de pauvreté de notre temps: la perte des repères intérieurs. De nombreux jeunes possèdent des outils technologiques de plus en plus sophistiqués, mais peinent à trouver un sens à leur vie, à l’espoir, à l’amour et même à la souffrance. Derrière tant de difficultés, de solitudes et de fragilités psychologiques se cache souvent une question silencieuse: «Ma vie a-t-elle un sens? Y a-t-il un espoir fiable pour l’avenir?».
Dans la Lettre apostolique susmentionnée, j’ai rappelé que nous sommes un désir, et non un algorithme (cf. Dessiner de nouvelles cartes d’espérance, 4.1). Lorsque l’être humain est réduit à un rendement, à une consommation ou à une donnée statistique, une profonde souffrance intérieure émerge inévitablement. De nombreux jeunes vivent aujourd’hui sous le joug des attentes et du rendement, plongés dans une compétitivité exacerbée qui génère l’anxiété, la peur de ne pas être à la hauteur et la désorientation.
C’est pourquoi nous ne pouvons pas aborder la question de la santé mentale uniquement comme un problème clinique ou technique. Les contributions de la science, de la psychologie, de la médecine et des neurosciences sont sans aucun doute indispensables. Mais nous croyons aussi que l’homme peut vivre de manière authentique — et surmonter bien des fragilités intérieures — dans un horizon de sens. Lorsque cet horizon s’assombrit, le vide intérieur, l’isolement et le désespoir s’intensifient. En revanche, lorsqu’une personne découvre que sa vie a de la valeur, qu’elle est aimée, attendue et appelée à accomplir une mission dans le monde, alors naît l’espoir. Et l’espoir n’est pas une illusion naïve: c’est une force spirituelle qui soutient la vie, même dans les moments les plus difficiles.
C’est pourquoi j’ai voulu ajouter, parmi les objectifs du Pacte éducatif mondial, celui de cultiver la vie intérieure. En effet, il ne suffit pas de connecter les jeunes aux réseaux numériques s’ils restent ensuite déconnectés d’eux-mêmes, des autres et de leur propre vie intérieure. Cultiver la vie intérieure signifie aider les nouvelles générations à redécouvrir le silence, la réflexion, la capacité de se poser des questions, la profondeur des relations et l’ouverture à la transcendance. Pour écouter l’âme, il faut affiner son ouïe, car sa voix n’est pas un cri, mais un murmure (cf. 1 R 19, 9-16).
Si la technologie nous connecte, l’éducation nous forme. Éduquer, c’est aider les jeunes à découvrir non seulement comment vivre, mais aussi pourquoi vivre. Dans cette mission éducative, les institutions publiques, l’école, les universités, les familles, les communautés religieuses, le monde de la culture et celui de la communication sont appelés à travailler ensemble. Personne ne peut relever seul des défis aussi profonds et complexes.
C’est pourquoi je souhaite vous encourager à renforcer ce réseau de coopération que vous êtes en train de construire entre vous et avec le Saint-Siège. En cette ère de transition numérique, nous sommes appelés à être une lumière pour de nombreuses personnes, surtout pour les jeunes, qui cherchent des repères fiables et des cartes capables d’orienter le chemin de la vie.
Nous avons besoin de visions capables de construire de nouvelles synthèses culturelles, qui aient le courage de conjuguer pensée et vie, contemplation et action, attention aux pauvres et recherche de sens, en préservant le patrimoine profondément humain de l’éducation.
Que la Vierge Marie, modèle d’éducatrice, nous inspire sur ce chemin et guide nos efforts pour insuffler la confiance aux nouvelles générations, afin qu’elles s’engagent dans la construction d’un monde plus juste et plus fraternel.
6 juin 2026 – Discours du Pape Léon XIV aux autorités, la société civile et le corps diplomatique
Je voudrais évoquer deux figures de ce pays qui, depuis cinq siècles, nourrissent la vie de l’Église et la quête spirituelle de nombreuses personnes, même au-delà de ses frontières visibles. Il s’agit de Jean de la Croix et de Thérèse d’Ávila, dont la passion pour le mystère divin a fait d’eux des amis. Leur mystique est une mystique « des yeux ouverts », c’est-à-dire qu’elle n’est pas étrangère à l’histoire, mais qu’au contraire, elle nous conduit à la racine des questions, au cœur de la réalité. En particulier, le thème de la nuit, si cher à saint Jean de la Croix, dont nous célébrons l’Année Jubilaire, nous aide à interpréter les transformations et à supporter les tensions qui rendent notre époque si obscure. Dans sa soif de lumière, paradoxalement, il a appris à apprécier l’obscurité — « nuit bienheureuse » (Nuit obscure, 3) — comme le temps où l’âme se libère de ce qu’elle croyait connaître et posséder. Aujourd’hui encore, c’est l’inconnu qui nous effraie le plus, provoquant chez beaucoup l’obscurcissement de la raison et la violence des émotions, et face auquel peut prévaloir le sentiment de ne plus avoir de repères et de se sentir désorienté. C’est pourquoi nous avons besoin, dans la vie publique aussi, d’hommes et de femmes qui pressentent dans l’obscurité, la lumière ; dans la fin, un commencement possible, presque l’irruption d’une vérité comme une lumière qui aveugle encore, mais qui — si nous faisons confiance et trouvons la paix — nous conduira délicatement vers elle-même : « Ô nuit qui m’as guidé ! Ô nuit plus aimable que l’aurore ! Ô nuit qui as réuni l’Aimé avec son aimée, l’aimée transformée en son Aimé ! » (ibid., 5).
Sainte Thérèse décrit ce même parcours à travers l’image du château intérieur. En avançant de pièce en pièce vers le lieu le plus intime — c’est-à-dire, chacun vers son propre cœur, sanctuaire de la vérité —, l’espace s’élargit, l’esprit s’ouvre, les contradictions se résolvent, les tensions se dissolvent, les autres trouvent leur place, l’univers devient un foyer. Il ne s’agit pas d’une fuite intimiste, mais d’une ouverture radicale au totus Alius et semper Novus, qui se réalise lorsque nous revenons à nous-mêmes. Cette dimension de l’être humain est la raison pour laquelle il faut protéger la liberté religieuse et la liberté de conscience.
Aujourd’hui, la tentation de gagner en popularité en attisant le feu des polarisations semble grandir, au lieu de s’atténuer ; la dignité humaine continue d’être bafouée. C’est pourquoi nous avons besoin de culture, d’intériorité, d’une éducation libre et de qualité, nous avons besoin de transcendance. Et pourtant, depuis ces nuits sombres, des hommes et des femmes fidèles à la vérité ont été poussés à avancer de pièce en pièce jusqu’au point où, dans la conscience, la justice et la paix s’étreignent. C’est de leur liberté que nous apprenons à être libres.
L’Église catholique est au service de cette soif du cœur humain. Non pas de manière imposante, mais par le témoignage évangélique soutenu par une multitude de martyrs et de saints, et elle est aujourd’hui disposée à se mettre au service de l’avenir d’un peuple en quête de réconciliation et de paix.
6 juin 2026 – Discours du Pape Léon XIV lors de la Veillée avec 600 000 jeunes. plaza de Lima (Madrid) 3ème et 4ème question
Nous pouvons parler de la manière d’écouter cette voix de Dieu, comment discerner si c’est vraiment Dieu qui nous parle ou autre chose, une autre tentation, une autre difficulté.
Pour reconnaître la voix de Dieu, le silence peut avant tout nous aider, je pense qu’il est très important que chacun d’entre nous s’efforce de développer sa capacité à rester en silence. Souvent, nous avons nos écouteurs, nous écoutons de la musique, nous nous laissons distraire et nous ne savons pas rester en silence. Je crois que c’est souvent précisément dans cette expérience du silence que Dieu peut nous parler ou que nous pouvons discerner la voix de Dieu. Lorsque nous recherchons le silence, nous décidons de ce que nous ne voulons pas entendre et des bruits qui ne doivent pas nous distraire. En nous libérant du vacarme de mille voix, nous reconnaissons que certaines trompent nos désirs, d’autres nous achètent sans nous nourrir, d’autres encore parlent par intérêt. Dans le silence, nous comprenons que les idéologies passent, tandis que la vérité demeure. Je voudrais également souligner ici l’importance de la recherche de la vérité, car de nombreuses voix et de nombreuses informations sur les réseaux sociaux nous trompent et nous racontent des mensonges. Recherchez toujours la vérité ! Dieu est la vérité ! Si cela vous éloigne de Dieu, ce n’est pas la vérité ! Ne l’oubliez pas !
Deuxièmement, soyez certains que Dieu connaît bien ta voix, votre voix : Il vous écoute et vous répondra. Ne craignez pas d’exprimer ce que vous ressentez dans votre cœur. Il y a un psaume qui dit : « Lui qui forma l’oreille, Il n’entendrait pas » (Ps 94, 9). Notre dialogue intérieur se transforme en prière, en louange et en supplication lorsqu’il est confié à Celui seul qui peut l’entendre. La prière est une voix libre précisément parce qu’elle ne s’exprime pas pour rendre des comptes, pour prouver que nous sommes prêts ou pour nous donner de l’importance. Lorsque nous nous faisons nous-mêmes prière, le Seigneur nous répond par son Verbe, qui s’est fait homme pour nous, en affirmant qu’Il nous aime de tout son être.
Troisièmement, pour reconnaître la voix de Dieu, il faut écouter la Parole. La Parole de Dieu est vivante parce qu’elle est le Christ, dont la voix continue de résonner dans l’Église qui est son Corps. Il accomplit toutes les Écritures, cet ancien et ce nouveau Testament donnés aux hommes comme promesse de salut. L’adoration eucharistique aussi, que nous vivons ensemble ce soir, est précisément le lieu idéal pour garder le silence, libérer notre cœur et “être” nous-mêmes devant le Seigneur, en dialoguant avec Lui, de sorte qu’Il s’exprime avec éloquence dans son amour devenu nourriture pour toute l’humanité.
En outre, chers jeunes, pour accompagner les autres à découvrir la beauté de notre foi, rappelez-vous qu’aucun de nous n’est né maître, et que devant le Seigneur, nous sommes tous des disciples. Partagez donc votre cheminement spirituel, témoignez-en par la cohérence de votre vie : la volonté de suivre Jésus vous renouvellera constamment, surtout dans les moments de lassitude. À cet égard, il est important de comprendre que personne n’est seul à croire en Jésus. Regardez combien vous êtes nombreux ici ! Et de la même manière, au sein de la communauté, dans les groupes de jeunes, au sein de la famille, nous pouvons tous découvrir la beauté de notre foi. Car en partageant votre cheminement spirituel la volonté de suivre Jésus vous renouvellera sans cesse. Il marche à notre rythme et éclaire notre chemin. À l’exemple du Maître : c’est ainsi que je vous invite à agir, en tant que pasteurs, éducateurs et comme des amis. Si vous priez avec amour, les jeunes apprécieront l’importance de la prière. Si vous brûlez de foi, vous transmettrez son feu vivant. Cherchez tous dans vos cœurs ce feu de l’amour de Dieu ! Car c’est là que se trouve la présence de Jésus, et la présence proche de Jésus se fait sentir même dans les moments où nous tombons, car Jésus ne nous abandonne pas. C’est aussi lorsque nous devenons une main tendue, une étreinte fraternelle, lorsque nous cherchons des occasions de servir les autres et lorsque nous cherchons comment toucher la vie de l’autre à travers ses blessures, sa tristesse, ses difficultés. C’est là que la foi en Jésus-Christ prend vie, et c’est là que Jésus nous aidera à nous soutenir mutuellement sur le chemin.
7 juin 2026 – Discours du Pape Léon XIV avec le monde de la culture, de l’art, de l’économie et du sport »
Tisser des liens signifie, servir de manière désintéressée. Un regard objectif révèle que des hommes et des femmes animés par la foi ont construit des hôpitaux et des écoles, ont donné naissance à des initiatives solidaires et ont parlé un langage redonnant leur dignité aux personnes. C’est pourquoi il convient de se demander en toute honnêteté si le monde — et en particulier l’Europe — aurait forgé son identité sans l’empreinte spirituelle qui a imprégné son histoire. Il ne s’agit pas d’une provocation, mais d’une invitation à réfléchir à la question de savoir si l’éternité, qui a fait irruption dans le temps et l’espace par l’incarnation de Jésus-Christ, peut se réconcilier à nouveau avec le quotidien.
Est-il vraiment possible de croire que l’Europe — que nous aimons tant — serait elle-même sans l’empreinte de la foi ? Pourquoi craindre que l’éternité imprègne le quotidien ? Le cri de mes prédécesseurs résonne encore : « N’ayez pas peur ! Ouvrez grand les portes au Christ ! » Jésus-Christ ne nous enlève rien et nous donne tout.
Je veux me demander à haute voix : quelles sont les personnes exclues malgré leurs vertus et leurs capacités ?
8 juin 2026 – Discours du Pape Léon XIV lors de sa rencontre avec les Évêques d'Espagne
Cet appel à être signe de communion dans le Christ, en marchant dans l’unité et en tendant la main au frère que nous rencontrons, nous place face à un autre défi qui touche aujourd’hui le cœur de beaucoup : la difficulté d’assumer des engagements définitifs et de prendre des décisions vitales profondes. Chez tant de jeunes, et pas seulement chez eux, la question : “À qui suis-je destiné ?” résonne comme une recherche sincère de sens, d’appartenance et de don. Le cœur humain ne se comble pas en accumulant des expériences, des possibilités ou des certitudes provisoires. Il se comble lorsqu’il découvre un appel, lorsqu’il comprend que la vie n’atteint sa plénitude que si elle est donnée.
Beaucoup d’hommes et de femmes de notre temps ne rejettent pas simplement Dieu ; souvent, ils portent dans leur cœur une soif profonde de sens, de vérité, d’appartenance et d’espoir, même s’ils ne savent pas comment la nommer. L’Église est appelée à reconnaître ces aspirations, à les écouter avec respect et à offrir, comme Pierre et Jean l’ont fait au paralytique près de la porte du temple, le trésor qui lui a été confié : Jésus-Christ, au nom duquel l’homme peut se lever et marcher (cf. Ac 3, 1-10).
9 juin 2026 – Discours du Pape Léon XIV lors de sa rencontre avec les bénévoles (Pavillon 3 de l’IFEMA Madrid)
Les chrétiens sont appelés à apporter au monde le levain de la gratuité.
Jésus a utilisé l’image du levain dans une parabole sur le Royaume des cieux, rapportée par l’évangéliste Matthieu : « Le Royaume des cieux est semblable à du levain qu’une femme a mélangé à trois mesures de farine, jusqu’à ce que tout soit levé » (Mt 13, 33).
La gratuité est un levain qui fait grandir la qualité humaine, éthique et spirituelle d’une société, car on pourrait dire qu’elle est un trait typique de la « cité de Dieu ». Dans un monde continuellement influencé par la logique de l’intérêt et du profit, où le terme « croissance » se réduit à la dimension économique et financière, il est nécessaire de penser et de vivre selon la logique la plus vraie, c’est-à-dire celle d’une croissance humaine intégrale. C’est la logique de l’Évangile, qui dit : « Et si vous ne faites du bien qu’à ceux qui vous font du bien, quel mérite avez-vous ? Les pécheurs aussi font de même. Et si vous prêtez à ceux dont vous espérez être remboursés, quel mérite avez-vous ? » (Lc 6, 33-34).
Jésus-Christ est venu apporter au monde le levain du Royaume des cieux ; il l’a mélangé à la pâte de notre humanité malade pour la guérir de l’intérieur, avec l’eau et le sang de son sacrifice et avec le feu de l’Esprit Saint. Et après sa mort et sa Résurrection, il a envoyé ses disciples, avec la force de ce même Esprit, pour qu’ils soient dans le monde des signes et des instruments de son Royaume, le Royaume d’amour, de justice, de paix. Cela se réalise par la prédication, mais aussi, et je dirais même davantage, à travers un style de vie, une manière de penser et de se comporter qui est celle de l’Évangile. Or, une caractéristique essentielle de ce style est la gratuité.
Voici le secret : l’amour de Dieu, qui fait tourner le soleil et les astres, et qui touche le cœur de ceux qui ont rencontré le « Seigneur Jésus, qui a dit : “Il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir” » (Ac 20, 35).
Continuons sur cette voie ! Avec humilité et douceur, sans aucune présomption, mais fermes dans la foi et généreux dans le service. Que la Vierge Marie vous accorde d’être le levain du Royaume, toujours et partout.
9 juin 2026 – Dialogue du Pape Léon XIV avec les jeunes à Barcelone, en Espagne, lors de la Veillée de prière, au Stade olympique Lluís Companys
2ème question
Très Saint-Père, dans un monde où les choses sont dites haut et fort, certains aspects de la vie restent tus, par honte ; comme la dépression, une maladie silencieuse qui touche de nombreuses personnes, jeunes et adultes, et qui s’accompagne de ténèbres, d’isolement et d’une douleur incommensurable. Parfois, cette douleur est si accablante que l’idée de disparaître semble être la seule issue. J’ai moi-même lutté pour sortir de cette maladie, en silence pendant des années, et un vendredi soir, j’ai perdu la bataille et j’ai tenté de mettre fin à mes jours. Je suis ici parce que Dieu m’a donné une seconde chance, et je lui en serai éternellement reconnaissante, mais il y en a beaucoup d’autres qui continuent de faire face à cette obscurité. C’est pourquoi je vous demande de tout mon cœur : où pouvons-nous voir Dieu quand l’obscurité est totale et que nous n’en pouvons plus ? Comment pouvons-nous faire confiance à Dieu, quand il semble que rien, pas même soi-même, n’en vaille la peine ?
Avant tout, merci de partager aujourd’hui ton expérience de la souffrance. Je suis ému que tu puisses en parler, que tu sois ici parmi nous et que tu aies trouvé la force d’accueillir cette seconde chance que le Seigneur t’a donnée. Tu t’es relevée et tu as repris le chemin, et c’est là un merveilleux miracle que l’on retrouve chez de nombreux personnages de l’Évangile : au contact de Jésus, même celui qui se sent perdu retrouve confiance en la vie, guérit de sa maladie et peut se relever pour recommencer à vivre.
Dans ta question, tu as tout d’abord évoqué la “maladie silencieuse” qu’est la dépression, et il est important de prendre conscience de la manière dont la santé mentale est de plus en plus menacée dans le contexte de sociétés qui se considèrent comme avancées. C’est le signe qu’il y a quelque chose de profondément erroné dans une certaine conception de la croissance qui soumet les individus à des pressions, des attentes et des tensions qui compromettent des équilibres fondamentaux. C’est pourquoi il faut un système de santé qui inclue parmi ses priorités ce mal-être invisible et généralisé, qui touche également les jeunes.
Tes paroles nous ont toutefois également montré que la souffrance met à l’épreuve la foi et le sens que nous donnons à la vie. Cela vaut pour tout le monde, et pas seulement pour ceux qui, à un moment donné, sont confrontés à l’épreuve de la maladie.
En t’écoutant, j’ai pensé à ces heures d’obscurité, d’angoisse et de douleur que Jésus a vécues à l’approche de l’heure de sa mort. Les Évangiles, lors du dernier souper et de la prière à Gethsémani, soulignent que le soir tombait, que la nuit s’installait, tout comme, peu avant sa mort sur la croix, ils nous disent que “toute la terre fut plongée dans les ténèbres”. Mais, en réalité, il ne s’agit pas seulement d’une souffrance personnelle ; le Fils de Dieu assume dans sa propre chair toute l’angoisse, la solitude et la souffrance de l’humanité. Dans ces heures sombres, mourant sur la croix, Jésus partage notre douleur et nous révèle le visage d’un Dieu compatissant qui porte nos peines, souffre avec nous, pleure nos larmes et reste à nos côtés par sa présence pleine d’amour et de miséricorde.
Vivre cette expérience est difficile, comme en témoignent à plusieurs reprises les Écritures. Il y a des moments d’obscurité et de souffrance que notre société réduit au silence, car certains modèles culturels veulent justement que nous soyons toujours vainqueurs et parfaits et, pour cette raison, la limite, la fragilité et la douleur doivent être éliminées, ou confinées dans le silence assourdissant de la solitude, voire de la honte. Et, dans ces moments-là, nous pouvons instinctivement penser que Dieu aussi nous a abandonnés. Mais la croix de Jésus nous dit que Dieu ne nous abandonne pas, qu’Il reste crucifié avec nous dans les moments de douleur et de solitude extrême, qu’Il recueille non seulement nos larmes, mais aussi le cri de notre souffrance que les autres n’entendent pas, un cri que Jésus a fait sien sur la croix en disant : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? ». Il existe une catéchèse sur les dernières heures de Jésus, dans laquelle Benoît XVI dit que sa souffrance se transforme en prière et en cri, et que cela vaut également pour nous : face aux situations les plus difficiles et les plus douloureuses, lorsque Dieu semble absent, nous devons lui confier une fois de plus les fardeaux que nous portons dans notre cœur, même en criant vers Lui, même en protestant comme Job, sûrs qu’Il se rend présent d’une manière ou d’une autre et qu’Il est proche même quand Il semble se taire. Mais je pense que nous ne pouvons pas le faire seuls. Dans les moments de douleur, du moins dans la mesure du possible, nous devons nous ouvrir à quelqu’un qui nous aide à formuler une prière simple, nous accompagne avec discrétion sans se presser de nous expliquer cette douleur, nous prend par la main et nous fait sortir de ce cri.
Ces expériences adressent également un message à nous, croyants, à toute l’Église : nous ne devons pas spiritualiser la douleur, en la ramenant de manière superficielle à la “volonté de Dieu” ou à un de ses mystérieux projets, car cela risque de minimiser cette souffrance, de la réduire au silence, de blesser les personnes. Dieu ne veut pas la souffrance, Il la porte avec nous et nous invite à Lui faire confiance avec persévérance. Rappelons-nous ce que disait le Pape François : avec Dieu, la vie renaît toujours.
9 juin 2026 – Dialogue du Pape Léon XIV avec les jeunes à Barcelone, en Espagne, lors de la Veillée de prière, au Stade olympique Lluís Companys
3ème question
Merci pour ton témoignage et merci également pour ta question sur le pardon. C’est vraiment un signe de la grâce de Dieu que cette question surgisse d’un passé si marqué par la souffrance et que, malgré la douleur, on ait le courage de se demander comment il est possible de pardonner à celui qui nous a fait du mal. Je voudrais également dire deux choses à ce sujet.
La première complète ce que je disais précédemment sur la présence de Dieu dans les moments de souffrance ; au fond, toi aussi, tu poses cette question à propos de ton enfance, mais le contexte dans lequel se sont déroulés les événements de ta vie nous invite à élargir le champ de notre question : devons-nous nous demander “où était Dieu” ou devons-nous nous interroger sur l’homme et sur l’humanité, sur la façon dont nous sommes parfois prisonniers du mal au point de devenir violents envers les autres, sur notre incapacité à cultiver l’amour et à respecter les autres dans leur dignité et leur liberté ?
Tant de faits divers, encore aujourd’hui, témoignent d’un climat malsain dans les relations familiales, marquées par les abus et l’oppression, et en particulier par la violence à l’égard des femmes, qui débouche malheureusement souvent sur des féminicides. Nous sommes tous appelés à nous attaquer à cette réalité dramatique, qui a des racines anthropologiques et culturelles, que ce soit à titre personnel ou en tant que société, car il nous appartient de l’affronter sous tous ses aspects. Nous ne pouvons pas attribuer à Dieu ce qui a été confié à notre responsabilité. Nous ne pouvons pas imaginer que Dieu, d’en haut, réponde automatiquement à nos besoins ou empêche miraculeusement le mal de se produire. Il nous a dotés d’intelligence et de volonté, Il nous a donné une conscience, Il nous a revêtus de dignité et de liberté, et surtout, Il est venu à notre rencontre pour nous indiquer, en son Fils Jésus-Christ, le chemin à suivre afin que notre vie soit pleinement humaine et que la justice, la paix et la fraternité règnent dans notre société. Il nous a donné son Esprit, précisément pour que l’amour soit la clé de toutes nos relations humaines. Si la violence existe, si l’égoïsme l’emporte, si même l’amour entre proches se transforme en haine, c’est nous-mêmes, les dynamiques de notre société, la culture de l’individualisme, la tentation de la violence que nous devons interroger, et non Dieu.
Une deuxième réflexion concerne le pardon. Nous devons apprendre à considérer le pardon, ce remède puissant contre le mal qui guérit nos blessures intérieures, comme faisant partie d’un processus, d’un cheminement. L’Évangile lui-même, si nous le lisons comme un livre de consignes, de commandements et de devoirs, risque de nous causer beaucoup de découragement et de frustration, car Jésus nous invite au pardon et nous constatons que nous n’en sommes pas capables. Or, il n’en est rien. C’est avant tout au Seigneur que nous devons implorer le pardon ; continuer à demander – peut-être toute notre vie durant – que le Seigneur élargisse en nous l’espace de l’amour précisément là où nous avons été blessés, qu’il nous aide à nous réconcilier avec nous-mêmes et avec cette partie de notre histoire marquée par la souffrance, qu’il transforme lentement le ressentiment en miséricorde et en compassion.
C’est un long chemin, c’est un processus qui demande beaucoup de patience, c’est un travail que nous devons accomplir sur nous-mêmes, tant sur le plan personnel qu’à travers d’autres parcours d’accompagnement et de réconciliation intérieure. Il ne faut pas se décourager : dans le pardon, on avance à petits pas. La réconciliation avec l’histoire est progressive et, surtout, nous ne devons pas penser que le pardon équivaut toujours et dans tous les cas à revenir à la situation antérieure ou à vivre une relation épanouie avec ceux qui nous ont blessés, en particulier lorsque le fait a également été marqué par la violence. On peut garder un cœur ouvert envers cette personne, rejeter toute forme de haine ou de vengeance, s’efforcer de réparer la relation dans la mesure du possible et, peut-être, prier pour elle. Tout cela nous aide à entrer de plus en plus dans la dynamique du pardon et à nous réconcilier avec Dieu et avec les autres. Nous sommes des pécheurs pardonnés, nous sommes en paix et nous sommes capables de pardonner. Nous sommes ainsi capables d’être des artisans de paix.
9 juin 2026 – Homélie du Pape Léon XIV avec les jeunes à Barcelone, en Espagne, lors de la Veillée de prière, au Stade olympique Lluís Companys
Notre cheminement, nos désirs et tout ce que nous embrassons et vivons au quotidien, dans les joies et les défaites, dans les aspirations et les projets, sont l’expression de notre quête permanente : nous sommes des mendiants d’amour, nous avons faim et soif de vérité, nous sommes en quête d’un sens profond qui nous soutienne, nous anime et nous aide à comprendre le mystère de notre vie. Alors que nous avançons lentement, à petits pas, nous sommes appelés à dialoguer avec la pénombre de notre propre condition humaine : la vérité nous manque, nous ne connaissons pas en profondeur le mystère de nous-mêmes et le vrai visage des autres, nous ne parvenons pas toujours à comprendre la vérité cachée de la réalité qui nous entoure et des événements qui se présentent à nos yeux. Nous cherchons une lumière qui éclaire le chemin.
Mais Nicodème nous parle aussi du chemin de la foi. Il ne s’agit pas d’un chemin parallèle à celui de notre existence humaine, mais ces deux parcours sont toujours intimement liés. Dieu a tant aimé le monde qu’Il nous a donné son Fils unique et, en Lui, s’est uni pour toujours à notre chair. Il est toujours auprès du Père et auprès de nous ; ainsi, chaque fois que le mystère de notre vie se déploie à la lumière d’un nouveau jour, dans tout ce que nous sommes et faisons, nous sommes en présence de Dieu et nous sommes gardés par son étreinte éternelle : notre vie « est cachée avec le Christ en Dieu » (Col 3, 3). Et pourtant, nous faisons parfois l’expérience de la nuit de la foi, de la fatigue de croire, de la lassitude de l’esprit, du sentiment de disproportion face à l’appel de l’Évangile, de l’amertume de nos échecs et de la peur de ne pas être à la hauteur.
Nicodème nous enseigne que ces nuits — qui accompagnent notre vie, notre chemin de foi et l’histoire dans laquelle nous vivons — sont un lieu de bénédiction, un espace de renaissance, un sein qui donne toujours naissance à une vie nouvelle. Ces nuits nous dépouillent et nous ramènent à l’essentiel ; elles nous enlèvent les masques humains et religieux que nous portons le jour, pour ne pas être reconnus ou pour donner une image de nous-mêmes différente de ce que nous sommes ; elles nous laissent à nu, dans nos lumières et dans nos ombres, nous ramenant à l’humilité de savoir nous regarder en vérité, au-delà de la présomption de penser que notre chemin est déjà accompli et que nous avançons comme si nous avions une lumière claire sur tout, sur tous et même sur Dieu.
Cet “espace vide” que la nuit crée, même lorsqu’il se présente sous la forme de la souffrance ou de l’insatisfaction, de la désillusion ou de l’incrédulité, peut être l’occasion de recevoir une vie nouvelle, de changer et de se renouveler, de “renaître d’en haut”, comme le dit Jésus à Nicodème. Dieu, en effet, n’est pas venu pour juger le monde avec son péché et la nuit de son infidélité, mais il a envoyé son Fils pour le sauver, pour donner au monde la vie éternelle.
Pour cela nous sommes aussi appelés à ne pas juger les “nuits” ; ni les nuits de notre vie, ni celles de l’Église, ni celles de la société qui nous entoure. Dans la nuit, nous devons au contraire nous mettre en route comme le fait Nicodème, continuer à interroger le Seigneur, nous ouvrir au souffle de l’Esprit pour accueillir la nuit non plus comme le signe d’un échec, mais comme le début d’une vie nouvelle.
En réfléchissant à notre cheminement personnel, mais aussi aux “nuits” de notre chemin ecclésial et de votre pays, dans ses villes, de ses pauvretés anciennes et nouvelles, de sa société et de sa culture, nous pouvons alors nous demander : quelles sont les “nuits” que nous traversons ? Que nous suggèrent-elles ? En y pénétrant et en regardant avec humilité et sans préjugés la réalité de ce que nous sommes, qu’est-ce que nous sommes appelés à changer ? Où devons-nous nous renouveler, dans quelle direction voulons-nous aller, quelle société voulons-nous construire ?
Ne cessons pas de chercher, de nous interroger et de dialoguer, avec Dieu et entre nous, même au cœur de la nuit. Marchons ensemble dans la foi qui harmonise la diversité de nos idées et de nos sensibilités, pour rechercher la vérité qui nous guide vers le bien commun, afin que ce pays soit un espace accueillant pour tous, où chacun est respecté dans sa dignité de personne et aimé pour ce qu’il est. Ouvrons-nous au don de l’Esprit, en cherchant le Seigneur comme Nicodème et en accueillant la lumière de son Évangile, avec la certitude que nous ferons l’expérience en nous d’une vie nouvelle, d’une présence qui bénit, d’un amour gratuit qui nous aidera à passer de la nuit à la lumière. Car Dieu veut que rien ne se perde et désire dès maintenant nous donner la vie éternelle, pour nous conduire vers le bonheur qui n’a pas de fin.
Que le Seigneur nous accorde, par l’intercession de la Vierge Marie, de nous ouvrir à Lui et de nous laisser embraser par le souffle de son Esprit.
14 juin 2026 – Méditation du Pape Léon XIV lors de la prière de l’Angelus
Dans l’Évangile nous lisons en effet que le Christ, « voyant les foules, fut saisi de compassion envers elles parce qu’elles étaient désemparées et abattues » (Mt 9,36 - 10,8 ) (v. 36). Devenu notre frère, le Fils de Dieu regarde les personnes, il regarde l’humanité : il voit l’oppression qui écrase et la violence qui prive de toute force. Il voit les blessures des guerres et la vacuité du consumérisme. Il voit des visages figés comme des masques, des familles broyées par le mal et des jeunes séduits par de faux idéaux. Jésus voit et aime. Il aime et souffre pour nous, avec nous : sa compassion exprime non seulement une proximité fraternelle, mais aussi une volonté de rédemption.
Lorsque cet Évangile est annoncé et mis en pratique, le mal s’effondre comme une maladie qui prend fin ((Mt 9,36 - 10,8 ) cf. v. 8), comme une nuit qui cède la place à l’aurore, comme la mort vaincue par le Ressuscité.
20 juin 2026 – Homélie du Pape Léon XIV lors de la Célébration de la Parole et vénération des reliques de saint Augustin, à Pavie - Italie
L’essentiel est de vivre avec le Christ, et ce qui doit nous tenir à cœur est la diffusion de son Évangile.
Je le recommande particulièrement aux prêtres, qui peuvent parfois souffrir d’un sentiment de dispersion intérieure ou de fatigue devant la multitude des tâches : revenez toujours au centre, unifiez tout dans votre relation avec le Seigneur, et découvrez en lui la joie de la fraternité sacerdotale et du travail pastoral partagé avec les laïcs.
27 juin 2026 – Discours du Pape Léon XIV lors de la clôture du Consistoire Extraordinaire
Nombre d’entre vous ont évoqué les souffrances provoquées par les guerres, les violences, les pauvretés et les nombreuses injustices qui marquent la vie des peuples. Mais vous ne vous êtes pas arrêtés à leur description. Derrière ces drames, vous avez reconnu une souffrance plus profonde encore: la solitude, la crise des relations humaines, la perte de l’espérance et la difficulté croissante à se reconnaître réciproquement comme frères et sœurs. C’est un regard qui ne détourne pas les yeux des blessures du monde, mais qui en recherche les racines, en reconnaissant, souvent cachée en elles, une quête renouvelée de sens, d’authenticité, de spiritualité et de communauté. Beaucoup de personnes recherchent aujourd’hui l’espérance et des relations authentiques.
26 juillet 2026 – Méditation du Pape Léon XIV lors de la prière Mariale de l’Angelus
Alors que l’industrie de la consommation modifie nos goûts, suscitant sans cesse de nouveaux besoins pour ensuite nous vendre des réponses qui ne rassasient pas et empoisonnent parfois le cœur, nous devons apprendre à saisir ce qui compte vraiment : le trésor de la relation avec Dieu qui nous ouvre à la joie et nous aide à vivre au mieux nos relations les uns avec les autres.
2 août 2026 – Méditation du Pape Léon XIV lors de la prière Mariale de l’Angelus
Lorsque nous écoutons l’Évangile, nous entendons souvent parler des signes accomplis par Jésus : ce sont des gestes qui manifestent son attention particulière à notre égard, à savoir le salut qu’Il apporte au monde. On se souvient du Seigneur comme de Celui qui donne sens à la vie, en la libérant du mal et du péché.
En rendant la vue aux aveugles et l’ouïe aux sourds, le Christ n’accomplit pas seulement des actions spectaculaires, mais il annonce à tous que le Royaume de Dieu est proche. C’est pourquoi l’Évangile d’aujourd’hui (Mt 14, 13-21) témoigne que Jésus ne se contente pas de redonner leurs sens à ceux qui en sont privés, mais qu’il donne du goût à nos sens. Au sourd qui retrouve l’ouïe, le Seigneur adresse la Bonne Nouvelle qu’il faut écouter ; à l’aveugle qui retrouve la vue, il montre la splendide œuvre de la rédemption qui s’accomplit pour lui. De même, Jésus donne à ceux qui ont faim de quoi se nourrir : l’épisode de la multiplication des pains signifie que la rencontre avec le Seigneur est une expérience nourrissante. Dans le désert, c’est-à-dire là où l’on se trouve dans le besoin, le Christ est le pain de vie. Avec Lui, l’essentiel est surabondant : « Tous mangèrent à leur faim » et il en resta « douze paniers pleins » (v. 20). Ce chiffre souligne que le don du Seigneur est universel, et que sa providence à notre égard ne manque jamais.
Chers amis, le Christ comble véritablement la faim de l’humanité, notre faim de vérité et de vie. En même temps, son geste nous enseigne que rien ne se perd lorsqu’on le partage. L’accumulation et le gaspillage, en revanche, sont les deux faces d’un même mal : la cupidité. Cette maladie de l’âme nous fait perdre la raison, car elle nous enivre de richesses, au point d’oublier ceux qui pleurent de faim et crient de soif. Et ainsi, face à l’opulence des choses qui pourrissent, se dressent les mains tendues de ceux qui n’ont pas de quoi manger, les maisons incendiées de ceux qui n’ont pas la paix.
Dans le désert de la guerre et de l’arrogance, nous voyons avec quelle bienveillance le Seigneur « leva les yeux vers le ciel », « prononça la bénédiction », « rompit les pains et les donna » à ses disciples, afin qu’ils les distribuent à la foule (cf. v. 19). Dans ce miracle de la charité, nous reconnaissons les gestes caractéristiques de Jésus, qui trouvent leur point culminant dans la Cène. C’est alors, en effet, que le Fils de Dieu nous donne sa propre vie en tant qu’Il est notre frère en humanité. Tandis que nous savourons la grâce de l’Eucharistie, engageons-nous à témoigner de sa beauté dans nos gestes quotidiens, à commencer par la bénédiction de la table lorsque nous partageons le pain en famille et entre amis. En compagnie de Jésus, même les vacances peuvent devenir un temps de sérénité fraternelle, en incluant ceux qui, à nos côtés, sont dans le besoin.
Demandons donc à la Vierge Marie, mère attentionnée, de nous faire grandir dans la charité, afin que personne ne manque de pain quotidien.
6 août 2026 – Discours du Pape Léon XIV lors de la Visite pastorale à Assise avec les jeunes participant au « Go! Franciscan Youth Meeting 2026 »
Décider pour toujours ne nous enferme pas dans une cage, mais nous ouvre à un dynamisme plus grand. Aimer, c’est un exode, une route à découvrir, un chemin que Dieu parcourt avec nous, et c’est là le vrai sens de toute vocation. La Bible nous inspire à vivre ainsi : comme ceux qui sont appelés à se lever, à parcourir leur propre histoire en recevant du Seigneur, comme un don, une direction et un sens, pour aimer selon ses desseins (cf. 1 Co 13 et 1 Jn 4). La foi, la confiance, la fiabilité révèlent ici leur lien indissoluble. Ainsi, dans la foi, nous démasquons l’illusion selon laquelle les problèmes se résolvent en fuyant, en trahissant ou en essayant de faire quelques pas sur des chemins toujours différents, sans jamais aller loin. On peut en effet multiplier les expériences, les contacts, les consommations, tout en restant toujours au même point. Le coût humain est élevé et le vide intérieur est profond. Il n’est pas rare d’en arriver à utiliser les autres et à être utilisé soi-même. Le « pour toujours », alors, est une grâce à laquelle Dieu lui-même nous aide à répondre par notre fidélité, pour une plénitude de vie (cf. Jn 10, 10).
27 août 2026 – Discours du Pape Léon XIV lors aux participants à la rencontre organisée par la Commission pontificale pour l'Amérique latine sur les situations d'addiction en Amérique latine
Le thème qui nous rassemble est celui d’une réflexion, à partir de la foi, sur le problème de la drogue et son impact sur nos jeunes. Les addictions constituent un phénomène complexe qui met en évidence l’échec d’un monde déshumanisé. La souffrance des jeunes exige de nous des réponses globales : prévention communautaire, prise en charge scientifique, justice au visage humain et accompagnement pastoral de proximité. Notre contribution doit être orientée vers la prise en charge, la présence et la reconstruction du tissu communautaire.
Je me réjouis de constater comment, lors de cette rencontre, convergent quatre ponts qui représentent autant de voies de collaboration dans ce domaine.
Le premier pont relie l’Église aux organismes internationaux, car personne ne peut affronter seul le problème de la drogue. C’est pourquoi la collaboration en cours entre l’Organisation des États américains et le Conseil épiscopal latino-américain et des Caraïbes mérite une mention particulière : ils coordonnent des formations destinées aux organisations communautaires confessionnelles, tissent des réseaux d’accompagnement et ont même permis au CELAM de présenter le Manuel de la pastorale latino-américaine d’accompagnement et de prévention des addictions.
Mais permettez-moi de m’arrêter un instant sur une institution qui traverse notre travail de manière transversale : la famille. La famille, que le Concile Vatican II a justement appelée « Église domestique » (cf. Lumen gentium, 11), est le lieu où la vie est cultivée, où elle est préservée et projetée vers l’avenir. Il n’y a pas de meilleure prévention contre la drogue qu’une bonne famille.
Aujourd’hui, nous sommes témoins de la souffrance de nombreuses familles brisées, que ce soit à cause de la consommation de drogues, de la violence, du recrutement d’un enfant par des organisations criminelles, de la pauvreté ou du manque d’opportunités qui les poussent à la marge de la société. Saint Jean-Paul II nous a demandé de faire de l’Église « la maison et l’école de la communion » (Lettre apostolique Novo millennio ineunte, 43). Et le pape François nous a rappelé que Jésus veut que « nous touchions la misère humaine, que nous touchions la chair souffrante des autres » (Exhort. ap. Evangelii gaudium, 270). C’est là que s’exprime le cœur de la mission que vous menez : que l’Église soit une famille, en accueillant tout particulièrement les personnes qui souffrent.
Enfin, je voudrais vous exprimer un souhait : que l’Église soit la famille de toutes les personnes qui sont restées en marge du chemin. À l’instar du Samaritain, qui s’est fait le prochain de l’homme tombé, ne passons pas notre chemin ; construisons une Église qui s’arrête, s’approche, s’émeut, panse les blessures, nourrit et devient un foyer.