La croix fait partie de la mission

La croix fait partie de la mission

Publié le 02 avril 2026

2 avril 2026 – Homélie du Pape Léon XIV lors de la Messe Chrismale, en la Basilique Saint Pierre

     Nous savons qu’être envoyé demande avant tout un détachement, c’est-à-dire le risque de quitter ce qui est familier et sûr pour s’aventurer vers la nouveauté. Il est intéressant de noter que « dans la puissance de l’Esprit » (Lc 4, 14) descendu sur Lui après son baptême dans le Jourdain, Jésus retourne en Galilée et vient « à Nazareth, où il avait été élevé » (Lc 4, 16). C’est le lieu qu’Il doit désormais quitter. Il se déplace « selon son habitude » (v. 16), mais pour inaugurer un temps nouveau. Il devra désormais quitter définitivement ce village afin que mûrisse ce qui y a germé, sabbat après sabbat, dans l’écoute fidèle de la Parole de Dieu. De même, Il appellera d’autres personnes à partir, à prendre des risques afin qu’aucun lieu ne devienne une clôture, aucune identité une tanière.

     Nous suivons Jésus qui « ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais qui s’est anéanti » (Ph 2, 6-7). Toute mission commence par ce genre de dépouillement dans lequel tout renaît. Notre dignité d’enfants de Dieu ne peut pas nous être enlevée, ni se perdre, pas plus que les affections, les lieux, les expériences qui sont à l’origine de notre vie ne peuvent être effacés. Nous sommes les héritiers de tant de biens et, à la fois, des limites d’une histoire dans laquelle l’Évangile doit apporter lumière et salut, pardon et guérison. Il n’y a donc pas de mission sans réconciliation avec nos origines, avec les dons et les limites de la formation reçue. Mais, en même temps, il n’y a pas de paix sans départs, il n’y a pas de conscience sans détachement, il n’y a pas de joie sans risque. Nous sommes le Corps du Christ si nous allons de l’avant, en faisant le point sur le passé sans en être prisonniers. Tout se retrouve et se multiplie si l’on a d’abord su lâcher prise, sans crainte. C’est un premier secret de la mission. Et on ne l’expérimente pas une seule fois, mais à chaque nouveau départ, à chaque nouvel envoi.

     Le cheminement de Jésus nous révèle que la disponibilité à se perdre, à se dépouiller, n’est pas une fin en soi mais une condition à la rencontre et à l’intimité. L’amour n’est véritable que s’il est désarmé. Il n’a besoin que de peu de choses, d’aucune ostentation. Il préserve délicatement la faiblesse et la nudité. Nous avons du mal à nous lancer dans une mission aussi exposée, et pourtant il n’y a pas de “bonne nouvelle pour les pauvres” (cf. Lc 4, 18) si nous allons vers eux avec les signes du pouvoir ; ni de véritable libération si nous ne nous libérons pas de ce que nous possédons. Nous touchons ici à un deuxième secret de la mission chrétienne. Après la loi du détachement, il y a celle de la rencontre. Nous savons qu’au cours de l’histoire, la mission a souvent été dénaturée par des logiques de domination, tout à fait étrangères à la voie de Jésus-Christ. Saint Jean-Paul II a eu la lucidité et le courage de reconnaître qu’ « en raison du lien qui, dans le Corps mystique, nous unit les uns aux autres, nous tous, bien que nous n’en ayons pas la responsabilité personnelle et sans nous substituer au jugement de Dieu qui seul connaît les cœurs, nous portons le poids des erreurs et des fautes de ceux qui nous ont précédés ». [1]

    Il est désormais primordial de rappeler que, ni dans le domaine pastoral, ni dans le domaine social et politique, le bien ne peut découler de l’abus de pouvoir.

    Il existe une dimension, peut-être la plus radicale, de la mission chrétienne. La dramatique “possibilité de l’incompréhension et du rejet” se manifeste déjà dans la violente réaction des habitants de Nazareth face à la parole de Jésus : « À ces mots, dans la synagogue, tous devinrent furieux. Ils se levèrent, poussèrent Jésus hors de la ville, et le menèrent jusqu’à un escarpement de la colline où leur ville est construite, pour le précipiter en bas » (Lc 4, 28-29). Bien que la lecture liturgique ait omis cette partie, ce que nous nous apprêtons à célébrer à partir de ce soir nous engage à ne pas fuir, mais à “passer au milieu” de l’épreuve, comme Jésus qui, « passant au milieu d’eux, allait son chemin » (Lc 4, 30). La croix fait partie de la mission : l’envoi devient plus amer et effrayant, mais aussi plus gratuit et libérateur. L’occupation impérialiste du monde est alors interrompue de l’intérieur, la violence qui, jusqu’à aujourd’hui fait loi, est démasquée. Le Messie pauvre, prisonnier, opprimé, plonge dans les ténèbres de la mort, mais c’est ainsi qu’Il met en lumière une création nouvelle.

    Dans la vie, nous pouvons traverser des situations où tout semble fini. Nous nous demandons alors si la mission n’a pas été vaine. C’est vrai, contrairement à Jésus, nous connaissons aussi des échecs qui dépendent de nos insuffisances ou de celles des autres, souvent d’un enchevêtrement de responsabilités, d’ombres et de lumières. Mais nous pouvons faire nôtre l’espérance de nombreux témoins.

    Ce sont les saints qui font l’histoire.

     En cette heure sombre de l’histoire, il a plu à Dieu de nous envoyer répandre le parfum du Christ là où règne l’odeur de la mort.    

 

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     [1] Saint Jean-Paul II, Bulle d’indiction du Grand Jubilé de l’an 2000 Incarnationis mysterium (29 novembre 1998), n. 11.

 

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