9 juin 2026 – Dialogue du Pape Léon XIV avec les jeunes à Barcelone, en Espagne, lors de la Veillée de prière, au Stade olympique Lluís Companys
3ème question
Très Saint-Père. Je viens d’une famille d’un quartier très modeste de Barcelone. Quand j’étais petite, mon père a tenté de tuer ma mère qui a eu la vie sauve grâce à l’intervention d’un garçon qui a perdu la vie. Mon père a été incarcéré et ma mère a sombré dans la toxicomanie. À l’âge de dix ans, les services sociaux m’ont prise en charge et m’ont emmenée au centre pour mineurs de San José de la Montaña. Au début, ça a été dur, car je m’étais construit un mur pour me protéger, dans lequel je ne laissais entrer personne. Mais petit à petit, j’ai fait l’expérience de l’amour familial pour la première fois, et mon cœur s’est ouvert. Là-bas, on m’a parlé de Jésus, j’ai commencé à prier et j’ai reçu le baptême. Cependant à l’adolescence, je me suis souvent rebellée contre Dieu. On m’a alors invitée à une retraite et c’est là que j’ai fait l’expérience de l’amour de Dieu pour la première fois. Cela fait déjà quelques mois, et j’ai encore du mal à pardonner à mon père. Et parfois, je lève les yeux vers le ciel et je lui demande : où étais-tu quand j’étais petite ? Saint-Père, comment puis-je pardonner à mon père qui a failli me priver de ma mère ? Comment puis-je me réconcilier véritablement avec Dieu ?
Merci pour ton témoignage et merci également pour ta question sur le pardon. C’est vraiment un signe de la grâce de Dieu que cette question surgisse d’un passé si marqué par la souffrance et que, malgré la douleur, on ait le courage de se demander comment il est possible de pardonner à celui qui nous a fait du mal. Je voudrais également dire deux choses à ce sujet.
La première complète ce que je disais précédemment sur la présence de Dieu dans les moments de souffrance ; au fond, toi aussi, tu poses cette question à propos de ton enfance, mais le contexte dans lequel se sont déroulés les événements de ta vie nous invite à élargir le champ de notre question : devons-nous nous demander “où était Dieu” ou devons-nous nous interroger sur l’homme et sur l’humanité, sur la façon dont nous sommes parfois prisonniers du mal au point de devenir violents envers les autres, sur notre incapacité à cultiver l’amour et à respecter les autres dans leur dignité et leur liberté ?
Tant de faits divers, encore aujourd’hui, témoignent d’un climat malsain dans les relations familiales, marquées par les abus et l’oppression, et en particulier par la violence à l’égard des femmes, qui débouche malheureusement souvent sur des féminicides. Nous sommes tous appelés à nous attaquer à cette réalité dramatique, qui a des racines anthropologiques et culturelles, que ce soit à titre personnel ou en tant que société, car il nous appartient de l’affronter sous tous ses aspects. Nous ne pouvons pas attribuer à Dieu ce qui a été confié à notre responsabilité. Nous ne pouvons pas imaginer que Dieu, d’en haut, réponde automatiquement à nos besoins ou empêche miraculeusement le mal de se produire. Il nous a dotés d’intelligence et de volonté, Il nous a donné une conscience, Il nous a revêtus de dignité et de liberté, et surtout, Il est venu à notre rencontre pour nous indiquer, en son Fils Jésus-Christ, le chemin à suivre afin que notre vie soit pleinement humaine et que la justice, la paix et la fraternité règnent dans notre société. Il nous a donné son Esprit, précisément pour que l’amour soit la clé de toutes nos relations humaines. Si la violence existe, si l’égoïsme l’emporte, si même l’amour entre proches se transforme en haine, c’est nous-mêmes, les dynamiques de notre société, la culture de l’individualisme, la tentation de la violence que nous devons interroger, et non Dieu.
Une deuxième réflexion concerne le pardon. Nous devons apprendre à considérer le pardon, ce remède puissant contre le mal qui guérit nos blessures intérieures, comme faisant partie d’un processus, d’un cheminement. L’Évangile lui-même, si nous le lisons comme un livre de consignes, de commandements et de devoirs, risque de nous causer beaucoup de découragement et de frustration, car Jésus nous invite au pardon et nous constatons que nous n’en sommes pas capables. Or, il n’en est rien. C’est avant tout au Seigneur que nous devons implorer le pardon ; continuer à demander – peut-être toute notre vie durant – que le Seigneur élargisse en nous l’espace de l’amour précisément là où nous avons été blessés, qu’il nous aide à nous réconcilier avec nous-mêmes et avec cette partie de notre histoire marquée par la souffrance, qu’il transforme lentement le ressentiment en miséricorde et en compassion.
C’est un long chemin, c’est un processus qui demande beaucoup de patience, c’est un travail que nous devons accomplir sur nous-mêmes, tant sur le plan personnel qu’à travers d’autres parcours d’accompagnement et de réconciliation intérieure. Il ne faut pas se décourager : dans le pardon, on avance à petits pas. La réconciliation avec l’histoire est progressive et, surtout, nous ne devons pas penser que le pardon équivaut toujours et dans tous les cas à revenir à la situation antérieure ou à vivre une relation épanouie avec ceux qui nous ont blessés, en particulier lorsque le fait a également été marqué par la violence. On peut garder un cœur ouvert envers cette personne, rejeter toute forme de haine ou de vengeance, s’efforcer de réparer la relation dans la mesure du possible et, peut-être, prier pour elle. Tout cela nous aide à entrer de plus en plus dans la dynamique du pardon et à nous réconcilier avec Dieu et avec les autres. Nous sommes des pécheurs pardonnés, nous sommes en paix et nous sommes capables de pardonner. Nous sommes ainsi capables d’être des artisans de paix.
