Publiée le 29-01-2025
10 septembre 2006 – Extraits de l'Homélie de Benoit XVI lors de la Messe célébrée à Munich, en Bavière, Allemagne
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Il n'existe pas seulement la surdité physique, qui isole l'homme en grande partie de la vie sociale. Il existe également un affaiblissement de la capacité auditive à l'égard de Dieu, dont nous souffrons particulièrement à notre époque. Tout simplement, nous n'arrivons plus à l'entendre - trop de fréquences différentes parasitent nos oreilles. Ce que l'on dit de Lui nous semble préscientifique, et ne semble plus adapté à notre temps. Avec l'affaiblissement de la capacité auditive ou même la surdité à l'égard de Dieu, nous perdons naturellement également notre capacité de parler avec Lui ou à Lui. De cette façon, toutefois, nous perdons une perception décisive. Nos sens intérieurs courent le danger de s'éteindre. Avec la disparition de cette perception, l'étendue de notre rapport avec la réalité en général est également limitée de façon drastique et dangereuse. L'horizon de notre vie se réduit de façon préoccupante.
L'Evangile nous raconte que Jésus posa les doigts dans les oreilles du sourd-muet, il mit un peu de sa salive sur la langue du malade, et dit: "Effatà" - "Ouvre-toi!". L'évangéliste a conservé pour nous la parole araméenne originale que Jésus prononça alors, nous ramenant ainsi directement à ce moment. Ce qui y est raconté est une chose unique, et toutefois, n'appartient pas à un passé lointain: Jésus réalise la même chose de façon nouvelle et répétée aujourd'hui aussi. Dans notre Baptême, Il a réalisé sur nous ce geste du toucher et a dit: "Effatà" - "Ouvre-toi!" pour nous rendre capables d'entendre Dieu et pour nous redonner ainsi la possibilité de Lui parler. Mais cet événement, le Sacrement du Baptême, ne possède rien de magique. Le Baptême ouvre un chemin. Il nous introduit dans la communauté de ceux qui sont capables d'écouter et de parler; il nous introduit dans la communion avec Jésus lui-même qui, lui seul, a vu Dieu et a donc pu parler de Lui (cf. Jn 1, 18): à travers la foi, Jésus veut partager avec nous sa vision de Dieu, son écoute du Père et son dialogue avec Lui. Le chemin du baptisé doit devenir un processus de développement progressif, dans lequel nous mûrissons dans la vie de communion avec Dieu, parvenant ainsi également à avoir un regard différent sur l'homme et sur la création.
L'Evangile nous invite à nous rendre compte qu'il existe en nous une insuffisance de notre capacité de perception - une carence qu'au début, nous ne ressentons pas comme telle, car tout le reste s'impose précisément par son urgence et sa justesse; car apparemment, tout procède normalement, même si nous n'avons plus d'oreilles ni d'yeux pour Dieu et que nous vivons sans Lui. Mais est-il vrai que tout procède simplement, lorsque Dieu est absent de notre vie et de notre monde? Avant de poser d'autres questions, je voudrais vous faire part de quelques-unes de mes expériences au cours de mes rencontres avec les Evêques du monde entier. L'Eglise catholique en Allemagne fait preuve de grandeur dans ses activités sociales, et sa disponibilité à aider partout où cela apparaît nécessaire. Au cours de leur visite "ad limina", les Evêques, et ces derniers temps ceux d'Afrique, me parlent toujours à nouveau avec gratitude de la générosité des catholiques allemands, et me chargent de me faire l'interprète de leur gratitude - c'est ce que je voudrais faire à présent publiquement. Même les Evêques des Pays baltes, venus avant les vacances, m'ont parlé de la façon dont les catholiques allemands les ont aidés de façon grandiose dans la reconstruction de leurs églises gravement détériorées à cause des décennies de domination communiste. Parfois, toutefois, certains Evêques africains me disent: "Si je présente en Allemagne des projets sociaux, je trouve immédiatement les portes ouvertes. Mais si je viens avec un projet d'évangélisation, je me heurte plutôt à des réserves". Il existe à l'évidence chez certains l'idée que les projets sociaux doivent être promus avec la plus grande urgence, tandis que les affaires qui concernent Dieu ou même la foi catholique, sont des choses plutôt particulières et moins prioritaires. Toutefois, l'expérience de ces Evêques est précisément que l'évangélisation doit avoir la priorité, que le Dieu de Jésus Christ doit être connu, cru et aimé, doit convertir les coeurs, afin que les affaires sociales puissent elles aussi progresser pour que commence la réconciliation, afin que - par exemple - le SIDA puisse être combattu en affrontant véritablement ses causes profondes et en soignant les malades avec toute l'attention et l'amour qui leur sont dus. Le fait social et l'Evangile sont tout simplement indissociables. Là où nous n'apportons aux hommes que des connaissances, le savoir-faire, des capacités techniques et des instruments, nous apportons trop peu. Alors apparaissent très tôt les mécanismes de la violence, et la capacité de détruire et de tuer devient prédominante, elle devient une capacité d'atteindre le pouvoir - un pouvoir qui, un jour ou l'autre, devrait apporter le droit, mais qui n'en sera jamais capable. De cette façon, nous nous éloignons toujours plus de la réconciliation, de l'engagement commun pour la justice et l'amour. Les critères, selon lesquels la technique entre au service du droit et de l'amour disparaissent alors; mais c'est précisément de ces critères que tout dépend: des critères qui ne sont pas seulement des théories, mais qui illuminent le coeur, conduisant ainsi la raison et l'action sur le droit chemin.
Les populations d'Afrique et d'Asie admirent certes les prestations technologiques de l'Occident, ainsi que notre science, mais elles sont effrayées face à cette conception de la raison qui exclut totalement Dieu de la vision de l'homme, en considérant qu'il s'agit de la forme la plus sublime de la raison, qu'il faut enseigner également à leurs cultures. La véritable menace pour leur identité n'est pas selon eux la foi chrétienne, mais le mépris de Dieu et le cynisme qui considère la dérision du sacré comme un droit de la liberté et élève l'utilité au rang de critère suprême pour les futures victoires de la recherche. Chers amis, ce cynisme n'est pas le type de tolérance et d'ouverture culturelle que les peuples attendent et que nous désirons tous! La tolérance dont nous avons un besoin urgent comprend la crainte de Dieu - le respect de ce qui est sacré pour l'autre. Mais ce respect pour ce que les autres considèrent comme sacré présuppose que nous aussi apprenions à nouveau la crainte de Dieu. Ce sens du respect ne peut être régénéré dans le monde occidental que si croît à nouveau la foi en Dieu, si Dieu est à nouveau présent pour nous et en nous.
Nous n'imposons notre foi à personne. Un tel genre de prosélytisme est contraire au christianisme. La foi ne peut se développer que dans la liberté. Mais c'est à la liberté des hommes, à laquelle nous faisons appel de s'ouvrir à Dieu, de le chercher, de lui prêter attention. Nous tous ici réunis demandons au Seigneur de tout notre coeur de prononcer à nouveau son "Effatà!", de guérir la faiblesse de notre ouïe pour Dieu, pour son action et pour sa parole, et de nous rendre capables de voir et d'écouter. Nous lui demandons de nous aider à retrouver la parole de la prière, à laquelle nous invite la Liturgie et dont il nous a enseigné la formule essentielle dans le Notre Père.
Le monde a besoin de Dieu. Nous avons besoin de Dieu. De quel Dieu avons-nous besoin? Dans la première lecture, le prophète s'adresse à un peuple opprimé en disant: "La vengeance de Dieu viendra" (Is 35, 4). Nous pouvons facilement deviner comment les personnes s'imaginaient cette vengeance. Mais le prophète lui-même révèle ensuite ce en quoi elle consiste: dans la bonté de Dieu qui guérit. Et nous trouvons l'explication définitive de la parole du prophète dans Celui qui est mort pour nous sur la Croix: en Jésus, le Fils de Dieu incarné qui nous regarde avec tant d'insistance. Sa "vengeance" est la Croix: le "Non" à la violence, "l'amour jusqu'au bout". Tel est le Dieu dont nous avons besoin. Nous ne manquons pas de respect à l'égard des autres religions et cultures, nous n'offensons pas le profond respect pour leur foi, si nous confessons à haute voix et sans détours le Dieu qui a opposé sa souffrance à la violence; qui, face au mal et à son pouvoir, élève sa miséricorde comme limite et dépassement. C'est à Lui que nous adressons notre supplique, afin qu'Il soit parmi nous et qu'il nous aide à être ses témoins crédibles.